Monsieur Pierre & Vacances

Posté par admin le 4 juillet 2009

Monsieur Pierre & Vacances
Par Corinne Scemama, publié le 11/01/2007

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Lorsqu’en ce mois de décembre 1973 Lionel Chouchan et Bernadette Desaubes aperçoivent Gérard Brémond dans le téléphérique qui descend vers la vallée de Morzine, ils croient avoir la berlue. Accompagnés de nombreux invités – acteurs, patrons et hommes politiques en vue – les deux dirigeants de l’entreprise de relations publiques Promo 2000 montent, eux, à 1 800 mètres d’altitude pour inaugurer le 1er Festival du film fantastique d’Avoriaz. Un événement commandé et sponsorisé par le patron de Pierre & Vacances. Mais qui, à la surprise générale, se déroulera sans lui.
Trois décennies plus tard, alors que son groupe fête son 40e anniversaire, son président-fondateur, un homme élégant et discret de 69 ans, reste une énigme. Entouré de people – «Il connaît la moitié de la Terre», ironise une collaboratrice – mais détestant les mondanités; à la fois audacieux et excessivement prudent, charmeur et parfois cinglant. «Ce qui frappe chez lui, c’est ce mélange de détermination et de détachement, de réalisme et de soif d’absolu», souligne Dominique Coquet, directeur général adjoint d’Eurodisney. Cette ambivalence, qui déconcerte souvent ses interlocuteurs, lui a permis de mieux slalomer entre les crises et de hisser son entreprise unique en son genre – elle repose sur deux métiers différents, l’immobilier et le tourisme – à la place de n° 1 du marché européen des résidences de loisirs.
On échappe difficilement à son destin. Gérard Brémond en sait quelque chose. Ce fils de promoteur ne se voyait pas reprendre le flambeau familial. Fou de jazz, le lycéen de Janson-de-Sailly est guitariste, en 1955, dans un orchestre – le quintet Laurel Hardy – concurrencé par celui du lycée Claude-Bernard, où officie alors Sacha Distel. A cette époque, devenir musicien n’est pas une lubie d’adolescent, mais une vraie passion qu’il n’abandonnera jamais tout à fait. Le rêve se brise pourtant très vite, en à peine quelques minutes. Le temps d’un solo magnifique exécuté par le cousin de l’un des membres du groupe, un soir de répétition. «C’est une de mes grandes douleurs, se souvient-il. Celui qui m’avait emprunté ma guitare jouait tellement mieux que moi qu’à la fin tout le monde m’a regardé, gêné.» Il a alors 18 ans. Le principe de réalité fait irruption dans sa vie pour ne plus jamais le quitter. S’il continue à s’adonner à sa passion, côtoyant Boris Vian et écrivant des articles pour Jazz Hot – dont l’un, sur John Coltrane, a fait le tour du monde – il s’interdit de devenir un «traîne-misère de la musique». Il rentre, la mort dans l’âme, dans l’entreprise familiale. Et attend son heure.
«C’est le coup de chance de ma vie. J’ai fait Avoriaz, mais Avoriaz m’a fait.» En 1964, le promoteur en herbe rencontre le skieur Jean Vuarnet, qui veut créer une station de sports d’hiver sans voitures. C’est pour lui une occasion en or. Pragmatique, il accepte l’argent que lui prête son père pour boucler le projet. Visionnaire, il engage de jeunes architectes audacieux pour écrire une nouvelle page de la construction en montagne. «Il nous poussait sans cesse à aller plus loin. En nous incitant même à redessiner un immeuble en cours de travaux, afin de lui donner une silhouette encore plus radicale», se souvient l’un deux, Jacques Labro. La station, à mille lieues du classicisme savoyard, fait scandale. Les ventes ne sont pas exceptionnelles, Brémond s’endette considérablement, mais Pierre & Vacances est lancé…
Avoriaz lui a tout appris. L’audace architecturale, par exemple. «C’est un pionnier qui a toujours eu le souci de conserver une longueur d’avance», admire Thierry Huau, un paysagiste urbaniste qui l’accompagne depuis vingt ans. Sa collaboration avec Jean Nouvel à Cap-d’Ail (Alpes-Maritimes) ou le lancement de projets comme Belle-Dune, en baie de Somme, témoignent de ce besoin constant d’innover. Mais, surtout, cette aventure de jeunesse lui a enseigné la prudence, qui «confine chez lui à l’anxiété», selon un cadre dirigeant. Et qui le pousse à prendre son temps, en toute occasion. «Même s’il est capable d’accélérations fulgurantes», tempère un collaborateur. Cette méfiance l’a sauvé en 1990, quand l’immobilier s’est effondré. «C’est l’un des rares promoteurs à ne pas avoir mordu la poussière», estime un pro du secteur.
Ce savoir-faire ainsi acquis, il l’a mis au service exclusif de son entreprise. «C’est une vraie passion. Il y consacre tout son temps», affirme son fils, Olivier, qui a choisi un autre destin en créant Marathon, une société de production télévisuelle. Et si Gérard Brémond se défend de toute immodestie, il ne peut s’empêcher d’être fier de son bébé. «Quand je vois le chemin parcouru, je suis émerveillé», affirme-t-il sans complexes. A l’aise dans son bureau parisien, situé à la Villette, juste en face du siège social du Club Med, il semble prendre à témoin son ami Gilbert Trigano, figure mythique de la marque au trident, avec qui il partageait «ce lien charnel entre [leurs] entreprises et [eux]-mêmes. Et cette volonté de les protéger comme on le ferait avec un enfant».
Chez le promoteur, ce souci tourne à l’obsession. Travailleur infatigable, Gérard Brémond sidère son entourage. «Il a une puissance et une endurance hors du commun», précise Martine Balouka, directrice du pôle tourisme de Pierre & Vacances. S’il aime travailler en équipe, ce bâtisseur suit à la trace ses projets, relevant les moindres détails. «Il ne lâche rien, du bouton de porte à la couleur des fleurs», souligne Thierry Huau. Il n’a pas hésité, ainsi, à perdre un dimanche pour vérifier une palette de couleurs dans l’Aisne, où se trouve le chantier d’un nouveau Center Park. Toujours à l’affût, «il note ses idées sur 250 petits papiers», rapporte une proche. Son horreur du travail mal fait peut pousser parfois ce financier rigoureux à un surcroît de dépense. «Je l’ai vu compléter les aménagements sur une opération terminée et vendue, à Pont-Royal (Bouches-du-Rhône). Je ne connais pas un autre maître d’oeuvre qui aurait agi de la sorte», raconte Thierry Huau.
Une grande exigence qu’il attend également de ses salariés. Une fois, bien sûr, qu’il les a choisis. Car la route vers l’embauche est longue chez Pierre & Vacances. «Ce n’est pas un hasard si le groupe est resté dix-huit mois sans directeur général», explique un cadre. Cet intuitif ne fonctionne qu’au feeling. «Il fait tout le contraire de ce qui est enseigné dans les manuels de management. Et ça marche!» s’étonne l’un de ses lieutenants. Sur la réserve, il met ensuite longtemps à adopter ses cadres. «Il faut de deux à trois ans pour gagner sa confiance», assure un employé. Pas la peine pour autant de lui faire la cour – «Il déteste les béni-oui-oui», déclare Martine Balouka.
Seules comptent la capacité, les preuves et les épreuves. Le collaborateur «coopté» est sommé de se dépasser en permanence. «Il nous encourage à repousser nos limites», apprécie l’architecte Pierre Diener. Mais, si ce mode de fonctionnement convient parfaitement à l’ancien musicien de jazz, rompu à l’ «improvisation et à la mise en danger», il n’en n’est pas toujours de même pour son entourage, qui doit s’adapter à ses horaires tardifs – le PDG adore les réunions entre 22 heures et minuit – et rester sur le qui-vive.
Ce «surinvestissement, à la limite du raisonnable», selon un cadre, n’aurait pas été possible, malgré des primes généreuses, sans le charisme de ce patron atypique. «C’est un charmeur. Mais, attention, il peut vous endormir à la manière du serpent Kaa du Livre de la jungle!» s’exclame un pro du tourisme. Don de persuasion très diversement apprécié. «Il manipule les gens avec un cynisme sans égal. Prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut», déplore un ancien cadre. Sa capacité de séduction fait merveille dans les relations publiques. Ce solitaire se révèle un «orfèvre du lobbying», affirme Dominique Coquet.
Ingénieux et retors, il n’a pas son pareil pour convaincre un ministre de la nécessité de légiférer sur les avantages fiscaux des résidences de tourisme ou pour trouver des financements. Un soir, lors d’une réunion d’Entreprises et Cités – une association qui regroupe de grands patrons, comme Claude Bébéar – Vincent Bolloré s’est mis à se moquer des appartements de Pierre & Vacances, où, expliquait-il, lorsqu’on ouvre la porte, on est sûr de casser le carreau de la fenêtre. «Cela n’a pas du tout amusé Gérard», se souvient Bolloré. Pourtant, sans se démonter, le promoteur a retourné la situation à son avantage: «Puisque tu plaisantes, prouve-moi ta confiance», a-t-il lancé à l’industriel qui, séance tenante, s’est engagé à prendre 5% du capital de Pierre & Vacances.
«Ce n’est pas quelqu’un qu’il faut décevoir», ajoute son fils, Olivier. Dans ces moments-là, Janus montre un autre visage. «Je l’ai vu mettre quelqu’un à la porte. Il était glacial», raconte une salariée. Et même si Gérard Brémond est un fidèle qui aime approfondir les relations dans la durée, nul n’est à l’abri d’un désamour. Une attitude brutale qui lui vaut de solides haines. Cassant, il ne s’emporte jamais pour autant. Ce comportement traduit à la fois une certaine sérénité – il ne comprend pas le spleen des autres et s’interdit tout état d’âme – et «une maîtrise de soi hors du commun», confie un collaborateur. Son fils l’a vu dans un aéroport où les avions ne décollaient plus continuer de travailler, imperturbable, parmi la foule en délire. Puis, une fois sa tâche terminée, se présenter au comptoir pour obtenir, sans élever le ton, ce qu’il voulait. Esprit paradoxal, il ne s’inquiète que lorsque tout va bien. Et préfère l’adversité. La chute de 25% de son cours de Bourse, en 2005, après de mauvais résultats, l’a galvanisé. «Il ne faut jamais avoir trop de certitudes, martèle ce faux calme, car rien n’est jamais acquis.»
Cette lucidité le préserve de l’ivresse du pouvoir. «Sa grande force, c’est de ne pas avoir d’ego ou de le contrôler remarquablement. Il n’a aucun besoin de reconnaissance», analyse Philippe Carcassonne, patron de la société de production Cinea, dont Gérard Brémond est actionnaire. La médiatisation lui importe si peu que lorsque, en 1989, Monsieur Hire (produit par Cinea) est sélectionné au Festival de Cannes, il n’a accepté de venir qu’à la condition que la projection ait lieu le week-end.
L’homme préfère cultiver ses jardins secrets. Fidèle à ses idéaux de jeunesse, il ne s’est jamais laissé corrompre par l’argent facile. A la tête d’une fortune de 350 millions d’euros, il répète souvent qu’une cellule de moine lui suffirait. «Mon père ne dépense rien. Il dort à l’hôtel de la gare et roule en Clio», s’amuse Olivier. Sa vraie richesse, ce sont ces heures volées qu’il consacre à la musique. Après avoir acheté Jazz Hot, il est devenu actionnaire de la station de radio TSF. Et vient de s’offrir le Duc des Lombards. «Aujourd’hui, il s’autorise à revenir au jazz», estime Jean-Michel Proust, qui s’occupe du club. Mais son occupation la plus discrète est Ensemble, la fondation humanitaire qu’il a créée avec sa femme. Loin des projecteurs, il aide des villages entiers d’Afrique à se développer. Une quête de sens dont il ne parle qu’avec réticence. «Je ne veux pas que l’on puisse penser que j’étale ma générosité. J’ai des moyens supérieurs à ce qui m’est nécessaire pour vivre.»
Et maintenant? Sa capacité d’enthousiasme est restée intacte. Il adore se projeter dans l’avenir: «L’apanage des grands hommes», selon Dominique Coquet. Les projets à long terme, comme celui du Village nature, en collaboration avec Eurodisney et qui ne verra le jour qu’en 2013, ne lui font pas peur. Même si les autres s’en étonnent. «Lors des réunions préparatoires, je lis dans le regard des participants leur question muette: « Te crois-tu immortel?  » relate-t-il en riant. Ce sphinx que même ses proches ne sont pas sûrs de vraiment connaître ne ressent pas le besoin de regarder en arrière. Sauf peut-être pour se souvenir de ses interminables discussions avec l’ami Trigano sur «l’être et l’avoir». Il voudrait pouvoir lui dire aujourd’hui que, finalement, une vie réussie consiste à assumer sa dualité et à conjuguer l’être et l’avoir. Un pari qu’il semble bien avoir gagné…
En chiffres
Leader européen des résidences de tourisme, avec 210 000 lits et 250 destinations en France et en Europe.
Chiffre d’affaires du 1er octobre 2005 au 30 septembre 2006
1,4 milliard d’euros
Dont 996,3 millions d’euros pour les activités touristiques et 418 millions d’euros pour l’immobilier.
Bénéfice opérationnel
97,6 millions d’euros
Dont 54,8 millions d’euros pour les activités touristiques et 42,8 millions d’euros pour l’immobilier.

Source:

http://www.lexpress.fr/informations/monsieur-pierre-vacances_678335.html

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