Retour à la campagne (Hermann Hesse, 1928)

Posté par admin le 18 septembre 2009

Dieu merci, je me suis évadé de la ville. Les préparatifs de départ et le voyage ne sont plus qu’un souvenir et, après 6 mois d’absence, me voici de retour à la maison. Je suis repassé avec plaisir par le Gothard; c’est là un trajet que j’ai du faire plus d’une centaine de fois, mais que j’apprécie toujours autant. J’ai également été très heureux de revoir la neige qui tombait abondamment à Göschenen, de la quitter à Airolo, d’apercevoir à Faido les premiers prés fleuris, puis à Giornico, les premiers abricotiers et les premiers poiriers en fleur. L’arrivée à Lugano fut en revanche peu réjouissante. Telles des nuées de sauterelles, les étrangers débarquent ici en masse aux alentours de pâques, et cela faisait longtemps que je n’avais pas été indisposé à ce point par le vacarme des foules envahissantes peuplant la terre. Dans cette petite ville un quart des habitants viennent de Berlin, un tiers de Zurich, un cinquième de Francfort et de Stuttgart. On compte environ 10 personnes au mètre carré, dont beaucoup disparaissent piétinées chaque jour. cependant, on ne ressent absolument aucune diminution de la population, car chaque train express arrivant en gare apporte 500 à 1000 nouveaux visiteurs. Naturellement ce sont des gens charmants qui se contentent d’infiniment peu. Ils dorment à trois dans une baignoire ou sur une branche de pommier ; respirent avec gratitude et émotion la poussière des routes ; ils ont le teint blafard et portent de grandes lunettes à travers lesquelles ils contemplent d’un air intelligent et reconnaissant les prairies en fleur. Ces prairies sont désormais entourées de barbelés alors que, il y a quelques années encore, elles s’étendaient sous le soleil, libres et confiantes, traversées seulement par de petits sentiers. Encore une fois ces étrangers sont des gens charmants, bien éduqués, reconnaissants et immensément modestes. Ils roulent en voiture et s’écrasent les uns les autres sans qu’un seul d’entre eux ne se plaigne ; pendant des journées entières ils errent de villages en village, cherchant une chambre d’hôtel libre, en vain, naturellement ; enfin lorsqu’ils s’arrêtent dans les tavernes, ils photographient avec admiration les serveuses habillées en costume traditionnels depuis longtemps abandonnés dans le Tessin et tentent de parler avec elles en italien; ils trouvent tout charmant et ravissant, sans se rendre compte le moins du monde que par leur faute, un des rares endroits paradisiaques existant encore au coeur de l’Europe se transforme chaque année d’avantage en banlieue berlinoise. D’années en années le nombre de voitures augmente et les hôtels sont de plus en plus remplis. Même le dernier des vieux paysans, si aimable soit il, installe du fil de fer barbelé autour de ses prairies pour les protéger du flot de touristes qui les piétinent. Ainsi disparaissent les unes après les autres les prairies, les belles et paisibles lisières des forêts qui deviennent des terrains à bâtir entièrement clôturés. Depuis des années déjà, l’argent, l’industrie, le technique, l’esprit moderne se sont emparés, eux aussi, de ces paysages parés, il y a peu encore,d’une splendeur enchanteresse, et nous qui les aimons depuis longtemps, qui les connaissons parfaitement et les avons découverts, nous faisons désormais partie de ces choses encombrantes et démodées destinées à être éliminées, exterminées. Le dernier d’entre nous se pendra au dernier vieux châtaignier du Tessin juste avant que celui-ci ne soit abattu sur l’ordre d’un promoteur.

Hermann Hesse, retour à la campagne 1928

Dans  » l’art de l’oisiveté « 

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