Le nez sur les fausses pistes. Nous n’irons plus aux parcs. (François Terrasson 2007)

Posté par admin le 23 octobre 2009

 

Afin de lutter contre la bétonnisation des territoires et dans le but de les en préserver, une proposition revient inlassablement:

Transformer la zone à protéger en parc naturel, national ou régional.

Mais au bout du compte, de tels parcs ne sont ils pas, eux même, qu’une piètre imitation de nature, l’acceptation de la nécessité impérieuse de la gérer, un alibi aux destructeurs voisins et une ouverture opportune au tourisme de masse par la transformation des territoires en grenier d’objets aseptisés et tristement figés par une gestion prétentieuse, opportuniste et calquée sur les besoins et visions de la société marchande.

François Terrasson nous livre une reflexion qui mérite d’être méditée sur ces parcs, « machines à produire de la nature », machines à « faire du vert »:

 

Le nez sur les fausses pistes

 

Nous n’irons plus aux parcs

 

 » C’est une des hautes prairies alpines parsemées de fleurs où l’on imagine de placides vaches au pâturage. Mais les vaches transforment la flore naturelle et il a bien fallu les éliminer de certains espaces pour tenter de garder les témoins de ce que serait la terre si l’homme n’intervenait pas.

Donc il n’y a plus de vaches, plus de bruits de cloches, rien que le calme des espaces infinis. Enfin presque… parce que les vaches ont des remplaçants ! Au détour du rocher suivant, des exclamations vous ramènent à la réalité:  » Toto, arrête de manger des fleurs , tu sais bien que c’est protégé ! « , » Marcel, sors pas du sentier, si tu te casses une jambe on n’aura pas de place à l’hopital ! », « Mon Nikon, ou est ce que vous avez rangé mon Nikon », « n’avancez pas ! s’il y a un bouquetin, vous allez lui faire peur ! « 

Autant dire que la faune a changé depuis la création du parc national et que l’espèce dominante, celle qui occupe l’espace à son profit, c’est là comme ailleurs, l’homme. Et d’une façon encore plus inquiétante, car il joue à ne pas être là, ce qui fait qu’il se préoccupe encore moins des nuisances qu’il entraîne.

Parcs nationaux ou la flore et la faune sont entièrement protégées, parcs naturels régionaux où la nature s’harmoniserait avec les activités humaines, deux images de marques parfaitement contraires à la triste réalité des faits.

Que d’espoirs n’avons nous pas eus quand, à l’image des Etats Unis, la France créa son premier parc dans la Vanoise ? Quel plaisir d’avoir arraché ensuite la Vanoise à ce qu’on appelle traditionnellement « les griffes des promoteurs » ?

Quelle satisfaction aussi de s’entraîner à croire que l’homme et ses sociétés ne sont pas ennemis de la nature, puisque dans le parc naturel régional les activités des populations sont maintenues et organisées de façon à respecter le milieu. Mais regardons bien.

A propos de ce parc naturel où des efforts persévérants ont sauvé des aspects architecturaux traditionnels remarquables, comment se fait il que dans les environs se soient multipliés les lotissements et les fausses restaurations ? Combien de fermes protégées par rapports aux dégâts causés par l’image touristique du parc. Le bilan est bien souvent négatif. Et en matière de parc national cette fois, le statut de la zone périphérique fait encore plus. Il encourage, en ceinture du parc, l’édification de constructions pour le tourisme de masse. Le parc ne reste qu’un alibi pour le développement de joyeusetés arhitecturales qui toutes se prétendent intégrées aux sites.

A-t-on jamais vu, par ailleurs, qu’un statut de parc naturel régional ait jamais modifié la façon de faire un remembrement, limité un enrésinement, rendu la gestion forestière plus écologique, arrêté une autoroute ou une voie rapide? Par contre, ce que l’on voit, c’est qu’il faut construire des routes pour accéder au parc, bétonner des parkings, installer des  » équipements d’accueil », démontrer en sabotant le paysage que le parc naturel n’est pas incompatible avec ce que l’on appelle le « développement économique », ensemble de mythes qui ruinent le potentiel de production sans souci de l’avenir.

Mais n’exagérons pas ! Essayons d’espérer ! Un parc national n’est il pas quand même un sanctuaire, dirigé par un conseil d’administration vigilant dont le but est la protection de la nature à tout prix ? Et lorsqu’un membre du conseil parle timidement des dangers de surfréquentation des parcs, écoutons ses collègues lui répondre qu’il n’y a pas de danger puisque la capacité d’accueil des refuges ou de l’hôtellerie n’est pas encore saturée. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que les parcs sont une opération touristique comme les autres et qu’on a réussi à les utiliser comme hochets pour amuser longuement les protecteurs de la nature.

Car la nature se dégrade dans les parcs par les multiples effets de la présence humaine presque aussi bien, et peut être même parfois plus que si les parcs n’existaient pas.

Mais ce n’est pas seulement la nature qui se dégrade. pensons à cet enfant qui essaie de vendre au touriste des fleurs que tout un chacun pourrait cueillir lui même. Un tel mercantilisme est nouveau dans la société rurale et est un des facteurs principaux de sa décadence. Et ces magnifiques « paysans comme autrefois » qui singent une vie à jamais disparue, ne sont ils pas l’indice même de ce que la société a condamné en même temps que la nature et ceux qui savent vivre en équilibre avec elle ?

Car si nous faisons attention à l’arrière plan psychologique qui sous-tend la notion de parc, nous voyons avec consternation qu’il s’agit de l’idée: « Puisque cela ne peut plus exister dans la vraie réalité, fabriquons nous de petits territoires ou sera gardée l’illusion de la nature, mais sachons bien que cela doit être à part du monde humain réel, qui, pour progresser, doit détruire la nature. »

C’est pourquoi, même s’il n’y avait pas eu de montagnes d’ordures aux refuges, même si disparaissaient les longues cohortes bariolées et brutantes de « m’as tu vu comme j’aime la nature « , les naturalistes devraient se méfier des parcs comme de la peste. En les acceptant, ils acceptent l’apartheid de la nature, donc son (ou leur ) statut d’inferiorité.

Ou alors, devraient ils énoncer clairement qu’ils ne sont pas dupes et ne considérer réserves et parcs que comme pis-aller transitoires, peu nombreux, limités dans leur étendue et leurs ambitions, non balisés et non transformés pour l’accueil ; car nos parcs et réseves ne sortent pas, dans leur conception du système mental qui conduit nos sociétés à la destruction de la nature. Nous voulons faire du « soyez spontané ». Nous voulons faire de façon volontaire que ce qui ne s’obtient que de soi même, indirectement, par la limitation de la pression humaine, une absence de propagande en faveur de la fréquentation, une culture des « modèles culturels », généraux favorables au maintien de la nature. Peut-être bien qu’on ne peut pas décider de protéger la nature, mais seulement créer des conditions générales à partir desquelles elle se trouvera automatiquement protégée.

Et avec nos réserves pédagogiques, au lieu de donner le goût de l’étude de la nature, nous avons habitué nos compatriotes à être conduits, guidés, pris par la main, nous les avons mis en position de s’étonner quand une plante n’a pas d’étiquette, quand il n’y a pas de passerelle sur un ruisseau et personne pour leur dire ce qu’il faut voir.

Sans transformation profonde de notre culture, nous verrons nos meilleures réalisations tourner court. Et s’il se trouve un endroit merveilleux, où la sauvagerie et la plénitude de la vie se donnent libre cours, faut-il souhaiter le voir équipé de panneaux et d’indications ?

Pourquoi pas plutôt une gestion écologique de tout le territoire, avec des vaches, des moutons , des agriculteurs et aussi des espèces rares dans un modèle global d’aménagement qui fasse qu’on ne soit plus obligés de les séparer.

Il faut commencer d’urgence à voir plus loin que le bout de son nez, ou la prochaine pancarte d’interdiction.

Le risque va très loin. c’est aussi, malgré les apparences, la nature intèrieure qui est en cause. Et la relégation de la nature extérieure dans les parcs nationaux annonce aussi pour l’avenir les zones d’émotion programmées, les aires d’instincts authentiques épanouis, et les parcours fléchés de libération sexuelle. »

François Terrasson dans  » La peur de la nature ». 2007.

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