Quand le tourisme disneylandise la planète…

Posté par admin le 1 mai 2011

 

Quand le tourisme disneylandise la
planète…
Par Sylvie Brunel
Voyager autrement, voyager intelligent et surtout ne pas passer pour un
touriste… Afin de répondre à ce souhait du voyageur moderne, l’industrie du
tourisme, 3e industrie mondiale, multiplie les offres et les produits. Quitte à
faire du monde un immense parc d’attractions où illusion et merveilleux se
substituent habilement au réel.

« Un tout petit monde » est l’une des attractions fétiches de Disneyland Paris, où
les familles effectuent en bateau un tour du monde au milieu d’automates
chantants. Tous les pays et toutes les civilisations sont synthétisés les uns après
les autres en des archétypes immédiatement identifiables tant ils collent aux
représentations mentales collectives : les Polynésiennes dansent le tamouré, les
Mexicains, au milieu de cactus, portent des sombreros, les Japonaises des kimonos,
etc. Et bien entendu, l’attraction finit en apothéose au milieu des scintillements et
des paillettes des Folies-Bergère et autres spectacles « typiquement parisiens »,
très sagement reconstitués puisqu’il s’agit d’une attraction familiale. A une tout
autre échelle, c’est ainsi que le tourisme est en train de refaçonner le monde, les
paysages et les civilisations.
Une version pacifique de la mondialisation
Le tourisme de masse s’est développé à partir des années 1950 avec l’allongement
des congés payés, la démocratisation progressive du transport aérien et la montée
des classes moyennes. Quand la guerre froide a pris fin, au tournant des années
1990, la quasi-totalité du monde s’est ouverte au tourisme, en faisant la troisième
industrie mondiale. Alors qu’ils n’étaient que 25 millions en 1950, les touristes sont
aujourd’hui plus de 800 millions qui, chaque année, partent plus d’une journée
pour leurs loisirs dans un lieu autre que leur résidence d’habitation (c’est la
définition du tourisme). Le flux ne cesse de croître : l’Organisation mondiale du
tourisme estime que d’ici 2020 le nombre de touristes devrait atteindre quelque
1,6 milliard de personnes !
Au niveau mondial, le tourisme représente 10 % du PIB et emploie 8 % de la
population active [1] . Ses recettes annuelles s’élèvent en moyenne à 650 milliards
de dollars, soit huit fois le montant de l’aide publique au développement.

Les touristes ne sont plus seulement de riches Blancs occidentaux mais appartiennent
de plus en plus à des pays émergents, dont les classes moyennes et aisées sont
avides de découvrir le monde : Chinois, Russes, Brésiliens, Indiens, Coréens… La
mondialisation a permis d’ouvrir des destinations autrefois coûteuses ou fermées.
Ainsi le tourisme s’installe désormais dans toutes les régions qui ne sont pas
dévastées par la guerre. Permettant à des millions de personnes de rester dans
leur région d’origine au lieu de devoir s’exiler, il peut être considéré comme une
activité bénéfique, la version pa- cifique et positive de la mondialisation. Pourvoyeur
de ressources considérables, il est unanimement recherché par les zones d’accueil
(dont la France, première destination touristique mondiale avec 70 millions de
visiteurs par an). Ainsi le chikungunya est-il une catastrophe pour la Réunion non
seulement par son impact sanitaire, mais aussi parce qu’en faisant fuir les
touristes, il suscite un véritable effondrement économique.
Les géographes, et notamment l’équipe MIT de Saint-Denis, dirigée par Rémy
Knafou [2] , ont ainsi montré que la « mise en tourisme » transforme les lieux et les
cultures : des villes condamnées au déclin économique, comme Bruges ou Venise,
retrouvent une seconde vie. Des milieux en voie de disparition, la moyenne
montagne par exemple, se voient revitalisés par la multiplication des stations et la
diversification des activités proposées aux visiteurs. Cette mise des paysages et des
hommes à disposition de la troisième industrie mondiale passe forcément par des
aménagements qui peuvent être considérés par les plus critiques comme un
avilissement ou une dénaturation. En allemand, tourisme se dit Fremdenverkehr, ce
qui signifie trafic des étrangers. On ne saurait être plus clair. Tout est mis en
oeuvre, partout, pour attirer ce touriste… que chacun ne cesse pourtant de
vilipender.
Habiter son voyage
Le tourisme présente en effet un paradoxe : si tout le monde est touriste, personne
ne veut admettre ce statut, considéré comme dévalorisant. Le touriste, c’est
forcément l’autre. Un autre qu’on méprise et qu’on fuit [3] . Mais ce touriste si
caricaturé existe-t-il vraiment ? Il est marquant de constater que la grande
majorité des touristes manifeste le désir de connaître les lieux visités.
Le tourisme organise ainsi une rencontre : d’un côté, des millions de gens qui sont
prêts à dépenser beaucoup d’argent pour se dépayser et s’offrir de l’exotisme, de
l’autre des millions de gens qui sont prêts à les accueillir et à exaucer ce voeu
d’exotisme s’il leur permet de gagner de l’argent et de « rester au pays ». Formulée
ainsi, on comprend bien que cette rencontre ne peut s’exercer que de façon
biaisée. Dans la société capitaliste, le bonheur, comme les autres denrées, se
fabrique et s’achète. L’archétype en est le parc à thème (Disneyland, Universal
Studios) ou la fausse bulle tropicale (Center Park). Mais ces lieux restent artificiels :
le touriste sait qu’il entre dans une enclave où tout est conçu pour son
divertissement. Les géographes parlent d’un tourisme « hors sol ».
Une part croissante des touristes veut désormais voyager « autrement ».
Autrement par rapport à quoi ? Autrement que le prétendu touriste de base, ce «
mimile à bob et caméscope » selon la formule méprisante du Guide du routard, qui
part en groupe organisé, voyage en autocar grand confort et se masse sur des
plages bétonnées où tout est organisé autour du confort des « bronzés ».
Aujourd’hui, le touriste veut « habiter son voyage », comme l’écrit joliment le
rédacteur en chef de Géo, Jean-Luc Marty, dans le numéro de mars 2006 de ce
magazine. Les professionnels du tourisme, voyagistes et magazines, ont en effet
compris qu’il leur fallait répondre à cette attente, en donnant le sentiment au
touriste qu’il est tout, sauf un « mimile ».

Offrir de l’illusion au « voyageur »
« Tout », c’est aujourd’hui, au choix : un aventurier, un sauveteur de l’humanité,
un ethnologue amateur, un hardi explorateur. Il faut désormais au touriste du
sens, de l’« authenticité ». L’authenticité devient ainsi un produit comme un autre
et tout l’art du voyagiste est de savoir la fabriquer. Le tourisme façonne donc les
lieux, la nature et la culture en fonction des représentations mentales que leurs
visiteurs s’en font. C’est ainsi que la planète se « disneylandise » sous l’influence du
tourisme de masse : les paysages se muent en décors et les protagonistes qui y
vivent en acteurs, prêts à endosser la panoplie de l’authenti- cité pour coller aux
attentes de ce touriste pourvoyeur de devises.
Dans son numéro de mars 2006, Géo propose ainsi cinquante voyages «
inattendus ». Ils se déclinent en huit entrées : nature, culture, sport, sciences,
passion, aventure, détente, humanitaire. Dans la rubrique « nature », le touriste
peut découvrir les gorilles, les pandas ou les baleines, et même « sauver » des
espèces rares. La « culture » l’invite à partir à la rencontre de « peuplades
authentiques » comme les Touaregs ou les Inuits. Le « sport » transforme la
planète en un immense terrain de jeu, que l’on survole en montgolfière ou en
parapente, dévale en kayak ou en VTT ; l’homme moderne renoue avec l’illusion
d’être un Tarzan moderne, protecteur d’une nature dans laquelle il peut sauter
d’arbre en arbre sur la canopée tropicale grâce à l’accrobranche. La « science »
l’invite à jouer les volca-nologues, les océanographes ou les paléontologues, comme
ces enfants modernes que les parents exigeants envoient dans des colonies de
vacances intelligentes où ils peuvent « apprendre en s’amusant ». A une différence
près : pour les adultes, tout est très sérieux. La rubrique « passion » les invite ainsi
à renouer avec la saine pratique de l’atelier d’activités que connaissent bien toutes
les maîtresses d’école : apprendre la mosaïque en Italie, la cuisine au Viêtnam, la
photographie au Guatemala, la salsa à Cuba ou le cinéma au Niger. Et même la «
rirothérapie » (sic) à Bombay ou le « bain de foin » au Tyrol (re-sic).
Tout comme l’industrie agroalimentaire invente sans cesse de nouveaux produits
pour accroître ses débouchés, l’industrie du tourisme développe ainsi sans cesse de
nouveaux concepts, de nouvelles niches, pour offrir à chacun sa part de rêve tarifé.
Ainsi, la rubrique « aventure » transforme-t-elle le touriste, au choix, en cow-boy
(aux Etats-Unis), en chercheur d’or (en Australie) ou en explorateur d’épaves (aux
Philippines) : il s’agit de lui permettre de « réaliser ses rêves d’enfant ». Tous ces
voyages ont deux points communs : d’abord ils coûtent cher, ce qui les réserve à
une élite ; ensuite ils organisent une sorte de régression infantile de l’être
occidental, dont les besoins matériels sont si comblés qu’il faut désormais lui offrir
de l’illusion, le faire entrer dans des jeux de rôle, qui lui permettent tour à tour de
jouer les ethnologues, les Tarzans ou les Robinsons. Quand il ne lui appartient pas
de sauver l’humanité, le tourisme humanitaire est une valeur en hausse (voir
l’encadré p. 32).
« Dans la peau d’un explorateur »
En effet, malgré les critiques qu’il essuie sans cesse, le touriste est un être
admirable, prêt à dépenser beaucoup pour obtenir satisfaction. Il veut voyager «
intelligent ». Plus il a de l’argent à dépenser, plus il refuse qu’on le traite de
touriste. L’industrie du tourisme façonne donc aujourd’hui des produits élitistes,
qui permettent de vendre l’illusion du tourisme intelligent beaucoup plus cher que
l’hôtel-club tout compris (et tout confort) du « mimile » de base. Dormir en sac de
couchage et en baver, mais avoir sa conscience pour soi, c’est-à-dire ne pas porter
atteinte à la planète, puisque l’air du temps est désormais à un « développement
durable » perçu comme la préservation de prétendus équilibres anciens, ceux des
peuples « authentiques » et de la nature « sauvage » [4] .

Indigné par les ravages
de la société industrielle, dont il constitue pourtant le plus pur produit, le citoyen
urbain du monde moderne porte au pinacle la beauté des milieux « sauvages »
forcément « menacés » et « l’authenticité » des modes de vie traditionnels. Il
oublie ce que savent depuis longtemps les géographes : les paysages naturels
n’existent plus depuis longtemps, ils ont été façonnés par l’homme, les sociétés
comme les écosystèmes sont en perpétuelle évolution car c’est la condition de leur
perpétuation.
L’industrie du tourisme déploie donc la mise en scène d’un dépaysement
programmé dans de supposés « paradis perdus » (pas pour le tourisme), où vivent
des civilisations « préservées ». D’autant plus préservées que l’accès à la modernité
leur est souvent dénié par ceux qui voudraient, pour des raisons mercantiles, les
figer dans des représentations folkloriques, à défaut d’être authentiques. Le
tourisme disneylandise ainsi le monde, transformant les lieux d’accueil en une
succession de parcs à thème, où le touriste doit pouvoir retrouver un passé recréé
ou préservé en toute sécurité.
A cet égard, le premier article du numéro de mars de Géo est révélateur de la
tendance actuelle. « Dans la peau d’un explorateur », titre-t-il. Le lecteur se voit
proposer une marche dans la nature « sauvage » de Tasmanie : quoi de plus
éloigné, donc de plus exotique que la Tasmanie ? L’adjectif « sauvage » revient à la
fois dans le titre (« les espaces sauvages ») et dans le chapeau. Il s’agit une fois
encore de retrouver un paradis perdu, qui serait totalement préservé de l’homme.
Le vocabulaire employé reprend tous les grands poncifs du genre. Les titres font
état d’une « jungle amazonienne » (en Tasmanie !), puis de la « solitude des
grands espaces », enfin des « premiers âges de la Terre ». Dans ce « bijou
écologique », « cette destination mythique », l’explorateur serait ainsi « seul parmi
les kangourous ».
Pourtant les occupants originels – humains et animaux – de Tasmanie ont été
largement éradiqués par les colons européens. Et dans ce parc naturel protégé,
comme dans tous ceux du monde anglo-saxon, le visiteur est sous contrôle, qu’il
s’agisse de l’itinéraire suivi par les trekkeurs, de leurs étapes dans les relais où ils
doivent dûment s’inscrire dans les registres, de l’interdiction formelle d’abandonner
la moindre nourriture. Nos apprentis explorateurs sont encadrés et sous
surveillance. Ils se font d’ailleurs tancer pour avoir osé passer la nuit, épuisés, dans
un refuge temporaire, au lieu de rallier l’étape prévue. Pas question qu’ils sortent
des chemins balisés ou prennent la moindre initiative. Quant aux animaux
sauvages, ils le sont tellement peu que le touriste doit veiller à ne pas laisser son
sac à dos sans surveillance, surveiller sa tente où pénètrent d’indésirables
opossums, emporter le moindre relief de son pique-nique, même ce qui est
notoirement biodégradable. C’est le mythe de la « wilderness », la nature sauvage,
que les Anglo-Saxons, grands prédateurs du Nouveau Monde, ont mis en scène
dès la fin du xixe siècle dans les « grands espaces » qu’ils avaient conquis en les
débarrassant préalablement de leurs occupants indigènes (Indiens, Aborigènes,
Maoris…). Il faut reconstituer de grands pans de nature « sauvage » pour le plus
grand plaisir de l’homme blanc. Le touriste fut ainsi d’abord un chasseur, dans une
chasse de luxe réservée à une élite (Ernest Hemingway, Franklin Roosevelt, Winston
Churchill et, plus récemment, Valéry Giscard d’Estaing…), qui se perpétue
aujourd’hui, même si les safaris sont devenus surtout photographiques, dans les
réserves de l’Afrique orientale et australe, où le prix du trophée atteint des sommes
astronomiques [5] . Notre touriste new-look est donc désormais un « explorateur »,
qui part pour une aventure soigneusement balisée dans les parcs naturels -
protégés de façon draconienne – du Nouveau Monde. La classification de ces
espaces par l’Unesco au titre de « patrimoine mondial de l’humanité » aboutit à y
ériger le conservationnisme le plus sévère en dogme, tout en leur assurant une
publicité mondiale. Sous le prétexte de développement durable, il s’agit donc de
sanctifier et de sanctuariser une nature forcément menacée, ces « mondes en voie
de disparition » que Nicolas Hulot met en scène semaine après semaine dans le
cadre de sa fondation financée et présentée par TF1.
Pour voyager « autrement », le touriste accepte un inconfort soigneusement
entretenu car il fait partie intégrante de l’aventure. Il porte désormais son sac à
dos, pour ne pas « exploiter » des populations locales, qui y trouvaient pourtant
une source de revenus non négligeable. Marche jusqu’à l’épuisement, mais sans
toutefois risquer sa vie, de peur d’exposer le voyagiste à de coûteux procès. Il doit
d’ailleurs signer un formulaire de dé-charge avant de s’engager dans l’aventure.
Subir les sangsues et les moustiques, acceptés puisque « naturels ». L’inconfort se
paie très cher, car il est aussi une façon d’acheter du mythe : en Tasmanie, mille
euros par personne, pour six jours de marche à pied, nuits sous la tente, en
portant soi-même son barda ! Une hiérarchisation subtile s’opère entre les
néophytes, qui en bavent, et les aguerris, qui connaissent toutes les ficelles de
l’aventurier, notamment en matière d’équipement dernier cri (chaussures, tentes,
téléphone satellite), reproduisant ainsi les différences de classe entre le touriste de
base et l’élite, cette dernière pouvant même s’offrir le luxe de l’aventure dans le plus
grand confort (nuits dans de bons hôtels, déplacements en hélicoptère, etc.).
Tout le monde peut y trouver son compte
La mise en tourisme du monde le transforme ainsi en un immense Disneyland, où
tout est conçu et contrôlé pour vendre de la nature « sauvage » et de la «
peuplade authentique » à de riches visiteurs soigneusement encadrés. Faut-il le
déplorer ? Pas si sûr, car lorsque l’opération est correctement montée, chacun y
trouve son compte : le touriste repart heureux, il a eu sa part de rêve ;
l’autochtone est satisfait : il a eu sa part de la manne ; et le voyagiste, qui a
organisé les termes de l’échange, se frotte les mains : il a vendu très cher une
prestation qui ne lui a presque rien coûté, puisque l’authenticité, en matière de
conditions d’hébergement et de restauration, signifie le plus souvent le strict
minimum. Précisément ce que ne veulent plus endurer les populations locales, qui
rêvent, elles, de confort et de développement. Ce à quoi la manne touristique,
lorsqu’elle est correctement répartie, leur permet d’accéder. Reste à vérifier que la
disneylandisation du monde ne transforme pas, comme dans les parcs à thème de
Mickey, les protagonistes locaux en des figurants réduits au silence et payés au
lance-pierres.

Source:

http://tenirparole.typepad.com/tenir_parole/files/Disneylandiation-Tourisme.pdf

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