- Une recension du recueil Chambard dans les Chambarans

Posté par admin le 14 janvier 2013

 

Henri Mora, Chambard dans les Chambarans. S’opposer à Center Parcs et à la marchandisation du monde, Le Monde à l’envers, Grenoble 2011, 233 p.

Les temps sont révolus où une sociologie d’accompagnement saluait l’avènement d’une « société des loisirs », aveugle aux dégâts économiques, culturels et écologiques provoqués par l’essor incontrôlé de l’industrie touristique. Nombre d’ouvrages en ont déjà pointé les effets négatifs. Peu, néanmoins, ont été rédigés par des militants activement engagés dans leur dénonciation. Or, l’intérêt de ce livre est précisément d’exposer le point de vue argumenté de l’un d’entre eux à partir de l’étude d’un cas que l’on pourrait dire « d’école » à un double titre : d’abord parce qu’il est emblématique des dévastations auxquelles peut conduire la conversion de l’environnement naturel en marchandise, ensuite en raison des enseignements que l’on peut en tirer pour enrayer ce processus à défaut d’y mettre fin.

Soit, d’un côté, un massif sylvestre de l’Isère, Les Chambarans. Un territoire dont la seule « utilité » jusqu’alors, était, outre de porter la mémoire collective de gens qui par le passé avaient refusé ce que les autorités attendaient d’eux, le plaisir qu’il procurait aux promeneurs qui s’y aventuraient, en y ajoutant les produits et les revenus issus de l’exploitation de quelques terres agricoles. Soit, d’un autre côté, le projet porté par Pierres & Vacances, leader européen de l’immobilier de loisirs, de « valoriser » ce territoire en y installant un domaine Center Parcs, autrement dit un paradis aquatique sous cloche avec piscine à remous chauffée toute l’année, équipements ludiques, boutiques et restaurants, environné de plusieurs centaines de bungalows. Dès lors, comme il arrive de plus en plus souvent quand un espace naturel est sur le point d’être livré aux investisseurs et aux spéculateurs, une ligne de partage ou plutôt de front se dessine entre ceux pour qui un terrain vierge et un paysage constituent un patrimoine qu’il convient de préserver, et ceux qui jugent impensable qu’ils ne soient pas, comme le reste, achetés et vendus. C’est de cet affrontement entre deux visions du monde que traite ce livre.

Une fois de plus, un bien commun comme le bois des Avenières situé dans les Chambarans risque d’être accaparé et dévasté par et pour l’intérêt privé. Au nom, bien sûr, du « développement durable » d’un territoire délaissé. Avec le soutien financier, juridique et médiatique des élus locaux, toutes tendances politiciennes confondues, les promoteurs du complexe Center Parcs font valoir à la population d’une région touchée par le chômage tous les bénéfices à attendre de cet équipement de loisir destiné à d’autres, notamment, outre les retombées fiscales et le « désenclavement » de la zone, en matière de création d’emplois. « C’est bon pour l’économie, c’est bon pour l’emploi » : tel est, en effet, le refrain inlassablement ressassé pour promouvoir le domaine Center Parcs parmi les autochtones par les chargés de com’ de Pierre &Vacances, relayés, entre autres, par le maire de Roybon, la commune directement concernée, le président (ps) du Conseil général de l’Isère et celui (ps) du Conseil de la région Rhône-Alpes. En fait, c’est surtout bon pour les employeurs.

Tout d’abord, comme tout territoire classé « zone de revitalisation rurale », les Chambarans sont pour l’entrepreneur ou le banquier qui a décidé d’y investir une source d’avantages financiers (réductions fiscales, subventions, financements d’accès routier …) pris sur l’argent public. Ensuite, selon un tour de passe-passe juridique courant, « les terres vendues à Pierres & Vacances au prix du terrain agricole (30 centimes le m2) deviennent constructibles par la grâce d’une légère modification du plu et du Schéma directeur ». Enfin et surtout, fort de son expérience dans d’autres régions « à vocation touristique » affectées par le sous-emploi, le pdg de Pierres & Vacances peut jouer avec « la fragilisation des populations qui veulent du travail à tout prix puisque, [rappelle l’auteur], c’est la seule façon qu’on a d’exister dans un monde de marchandises ».

Comme il fallait s’y attendre, en effet, ce qui est bon pour l’employeur l’est beaucoup moins pour les employés. Parmi les 700 emplois annoncés, ce seront principalement des emplois de services qui seront proposés. Des emplois de servantes, en fait, pour la plupart, pour assurer le bien-être des résidents temporaires, majoritairement occupés par des femmes (femmes de ménages, balayeuses, plongeuses, serveuses …) ; recrutées dans un rayon de 30 à 50 kmà la ronde et embauchées avec des salaires d’autant plus misérables que le temps partiel prédominera, aidé par l’État de surcroît. Auquel s’ajoutera pour beaucoup le temps perdu et non payé passé en trajets longs et fatigants entre le domicile et le travail dont les horaires seront souvent difficilement conciliables avec une vie privée normale. Certaines préposées au nettoyage et à l’entretien « travailleront 10 heures par semaine, dont 5 heures le vendredi et 5 heures le lundi, c’est-à-dire-dire les jours où les 8 000 touristes attendus se croiseront sur les routes, les gares et les aéroports ». Les mots des travailleurs entendus dans les arrière-salles ou les arrière-cuisines des Center Parcs déjà réalisés font écho à ceux entendus ailleurs : « harcèlement » « esclavage », « cadences », « turn over » … L’« économie verte » dont les écolocrates célèbrent la naissance n’à rien à envier à l’économie industrielle en matière d’exploitation.

C’est d’ailleurs parmi ces derniers que l’on trouve une variété bien particulière d’opposants au projet de Center Parcs. Environnementalistes et associatifs officiels, ils n’ont pour la plupart nulle intention de le faire capoter puisque leur fonction est de lui servir de caution écologique. Pour peu que quelques aménagements de détail lui soit apportés, ils sont prêts à donner leur feu vert – c’est le cas de le dire – à une opération qui détruira et privatisera près de 200 hectares boisés, sans parler des nuisances diverses liées à la construction de nouvelles routes, la circulation automobile accrue, l’évacuation des déchets ou l’épuisement de la nappe phréatique, sans oublier les atteintes à la biodiversité, à la faune sylvestre en particulier. Adeptes, comme à l’accoutumé, d’un greenwashing du développement capitaliste, ces écologistes labélisés s’en tiennent à une critique partielle du projet sans en contester le bien fondé. Au contraire, ils prennent et reprennent pour parole d’évangile les slogans de Pierres & Vacances martelés dans les brochures publicitaires, sur les ondes et les télécrans : « Center Parcs, c’est-le-bon-environnement », « Center-Parcs, c’est-la-nature-au-cœur-du-concept », « c’est-des-vacances-100 %-vertes », « c’est-la-norme-hqe », etc.

D’autres opposants, poussant la critique dans un sens radical, estimaient que « l’opposition au projet devait réfuter le monde qui l’avait rendu possible ». Ce monde, c’est évidemment celui où l’eau, le ciel, l’air longtemps perçus comme des ressources à la fois gratuites et illimitées entrent dans le cycle capitaliste. « Le monde étant devenu une vaste galerie marchande [observe l’auteur] il était difficile de penser que les Chambarans puissent passer entre les mailles du filet à provisions ». C’était aussi l’avis du pdg de Pierres & Vacances qui planchait au sein d’un groupe réuni par Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie, sur un plan « Destination France 2020 » : « [ …] aujourd’hui 20 % du territoire hexagonal accueille 80 % des touristes. Ce qui veut dire qu’il y a un or vert : l’intérieur du territoire offre des potentialités énormes. »

Mais le monde que refusent les adversaires radicaux au complexe touristique, n’est pas seulement celui ravagé par un mode de production régi par la seule logique du profit, qui s’avère de plus en plus comme un mode de destruction sur tous les plans. Ce sont aussi ces univers clos, aseptisés et rassurants prétendument ludiques aménagés ici et là pour le rendre supportable en le faisant oublier lors de séjours tarifés à ceux qui peuvent se les payer, bulles euphorisantes et protectrices où « le marché propose à nos contemporains dépossédés de tout, stressés par les obligations et l’urgence, errant dans une société dépourvue de tout projet commun, une vie sociale et naturelle artificiellement recréée dans un espace totalement modelé à l’écart de la vie réelle ».

La lutte est évidemment inégale, aux Chambarans comme ailleurs, entre les forces sociales coalisées pour rendre « durable » l’urbanisation du capital dans des espaces naturels jusque-là épargnés ainsi que le mode de vie urbain qui va avec, et les contestataires regroupés en collectifs qui s’efforcent d’enrayer le désastre et non de le gérer comme le font les écologistes institutionnels. Contre-information, mobilisation, agitation : la riposte emprunte plusieurs voies indiquées par l’auteur avec des documents reproduits à l’appui. Irruption dans les « débats public programmés », lettres ouvertes aux autorités responsables, distribution de tracts, collage d’affiches, inscription de graffitis, appels à la résistance sur internet, interventions sur les ondes de radio alternatives, articles dans la presse parallèle et publications, tel cet ouvrage roboratif et informé.

Jean-Pierre Garnier

 

Source:

Revue Espaces et sociétés

2012/3 (n° 151) consacré  à : Urbanité et tourisme

224 pages

 

http://www.espacesetsocietes.msh-paris.fr/151/sommaire.html

http://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2012-3-page-181.htm

Laisser un commentaire

 

BARAKA |
Les Moniteurs d'Ateliers e... |
Les professionnels du negoc... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | immobilierachat
| jechangetout
| SIVOS - Mondreville / Tilly