- Center Parcs dans les Chambarans, utopie ou cauchemar touristique ? – Entretien avec Henri Mora

Posté par admin le 8 mai 2013

 


.
.
.
Center Parcs
dans les Chambarans, utopie ou cauchemar touristique ?

Entretien avec Henri Mora

 

Par Henri Mora, Rodolphe Christin publié sur contrebande.org (http://contrebande.org) le 28 avril 2013

 

L’implantation d’un Center Parcs est à l’étude en Isère, dans la forêt de Chambaran. Une fois n’est pas coutume, ce projet a vu naitre face à lui une opposition déterminée. Entretien avec Henri Mora, opposant de la première heure, auteur du livre Chambard dans les Chambarans (éditions Le Monde à l’Envers, 2011).

 

RC : Henri Mora, quels sont les enjeux prioritaires du combat que vous menez au sein du collectif Quelques opposants à Center Parcs (QoCP) ?

HM : Lorsqu’on s’empare du bout du fil d’une pelote que l’on déroule ensuite, nous sommes loin d’imaginer l’autre bout. Je me suis opposé au départ à ce projet car l’endroit qui avait été choisi par la société Pierre & Vacances, pour réaliser un Center Parcs, était un bois où j’aimais me promener. Ma première réaction fut d’imaginer qu’il ne me serait bientôt plus possible de m’y rendre ; on me volait une partie de mon habitat. Je me suis intéressé ensuite de plus près à la région et au projet, ce qui m’a amené à rencontrer d’autres personnes et à me pencher avec elles sur des questions environnementales et sociales, mais pas seulement. Notre association informelle insista au début sur la destruction, la privatisation et l’artificialisation d’un territoire à des fins mercantiles. Comme les promoteurs du projet mettaient l’accent sur la « haute qualité environnementale » de leur future construction et le nombre d’emplois créés, nous nous sommes alors intéressés davantage à ces questions, pour nous apercevoir, concrètement, de la supercherie du « développement dans le respect de l’environnement » et des mauvaises conditions de travail auxquelles les employés des Center Parcs seraient soumis. Toutes ces réflexions nous ont conduits également vers une interrogation plus générale sur le tourisme ou encore sur « notre » monde, celui qui a rendu possible ce projet, et notamment sur le rôle joué par les associations environnementalistes et les oppositions officielles durant un conflit. Nous menons aussi une réflexion sur le travail, la marchandise et les moyens de sortir de la société industrielle et de l’économie marchande.

 

RC : Comment est organisée l’opposition au projet de Center Parcs ?

HM : Les Quelques opposants à Center Parcs (QoCP) ne représentent pas l’opposition dans son ensemble ; ils n’en représentent qu’une partie. Notre engagement contre ce projet se résume à vouloir bousculer ce qui paraissait aller de soi, par des textes, des lettres ouvertes, des affiches et quelques émissions de radio dans lesquels nous développons notre critique. Nous nous attachons davantage à des questions d’ordre général liées au projet, ce qui nous permet de prendre de la distance et de ne pas nous retrouver dans des considérations purement techniciennes. Il s’agit, plus globalement, de comprendre et de dénoncer, comme je le dis dans Chambard dans les Chambarans, « comment dans un monde déjà ravagé par l’économie, le tourisme, l’ensemble des projets d’aménagement du territoire et toutes leurs nécessités fallacieuses d’investir et de travailler sont une aberration ».  Il ne nous a pas paru indispensable de nous poser des questions sur la façon de nous organiser : chacun propose de faire ou d’écrire selon ses possibilités et ses propres convictions et s’associera avec qui voudra et pourra, si personne ne s’y oppose catégoriquement. En général les écrits sont corrigés par tous. Si un écrit (tract, lettre ou affiche) est signé par l’ensemble (QoCP), c’est qu’il aura été préalablement corrigé par tous et sera ainsi assumé à l’unanimité. Néanmoins il peut être corrigé de manière à laisser le ou la signataire exprimer librement ses idées (qui pourront être toutefois discutées). Ceci n’empêchant pas chacun d’aider à le distribuer.

Mais tout cela s’est mis en place petit à petit, de manière « naturelle », si je puis dire ; sans a priori méthodologique et organisationnel.

 

RC : Cette opposition est-elle idéologiquement homogène ?

HM : Personnellement, je ne me reconnais dans aucune idéologie : je m’oppose à ce projet en tant que réalité dépendante de conditions historiques précises et réelles et non en me référant à une représentation établie et figée. Mon rapport au monde et à ce qui le détruit reste toujours sensible, conscient et critique. Je ne me considère absolument pas comme un militant, ni comme un activiste : ma manière d’agir et de réfléchir ne sont jamais prédéterminées et répondent toujours à des situations concrètes et sensibles qui auront été estimées préalablement. Dans notre association informelle, il s’agit davantage de cerner le monde contemporain tel qu’il ne va pas et de déceler les illusions réformistes qui l’accompagnent. C’est pourquoi nous avons été plusieurs à quitter l’association officielle « Pour les Chambaran Sans Center Parcs » que nous avions contribué à créer. Cette association qui s’occupe essentiellement des recours en justice, est restée très influencée par le milieu associatif environnementaliste et écologiste qui ne cherche absolument pas à tirer les conséquences qui s’imposent et préfère s’adapter à l’ordre établi ou l’améliorer.

Dans l’arène politique départementale et régionale, les avis sur le projet de construction du Center Parcs de Roybon sont très partagés et variables : le PS et l’UMP soutiennent le projet, sans retenue. Le Front de Gauche est divisé sur le sujet puisque le Parti de Gauche le dénonce (comme le NPA qui, lui, est totalement opposé à la privatisation des espaces naturels) alors que le PCF y est plutôt favorable (sauf à Beaurepaire et à Sassenage) mais contre les subventions (comme le FN qui, lui, n’est ni pour ni contre le projet). Quant à EELV, il est en général aujourd’hui contre la construction du Center Parcs de Roybon sauf lorsque pour des raisons électorales, il se trouve obligé de composer avec le PS…

 

RC : Quels arguments opposez-vous aux promoteurs du projet lorsqu’ils avancent la création de plusieurs centaines d’emplois et des infrastructures construites conformément aux principes du « développement durable » ?

HM : Les promoteurs annoncent la création de 700 emplois dans le Center Parcs de Roybon une fois qu’il serait construit. Mais il s’agirait en fait de 470 emplois équivalents temps plein. La majorité de ces emplois sont prévus pour le nettoyage des bungalows. Cela concernerait 334 personnes qui travailleraient seulement 9h par semaine ; 4h30 les lundis et les vendredis, jours où les « cottages » sont libérés.

Florence Aubenas décrit très bien les conditions épouvantables (au travail et dans la vie quotidienne) des femmes de ménage à temps partiel dans son récit autobiographique, Le Quai de Ouistreham : travail très dur et très physique où il faut un grand courage au quotidien, où l’on passe parfois autant de temps à se déplacer qu’à travailler, où on est humilié, où on se trouve en concurrence entre collègues, où l’on se voit ballotté d’un temps partiel à un autre quand on n’est pas à la recherche de quelques heures à faire pour compléter ses revenus. C’est le genre d’emplois où l’on gagne de l’argent sans vraiment gagner sa vie (on n’a pas vraiment un travail mais seulement des heures). C’est le genre de travail qu’on accepte d’avoir en se disant que ce n’est que provisoire ; c’est le genre d’emploi que l’on ne cherche pas vraiment mais que l’on se voit contraint de faire à défaut.

Depuis que nous nous intéressons à la question, nous avons vu fréquemment des employés travaillant  dans des Center Parcs entrer en conflit avec leur direction pour des problèmes de salaires et de conditions de travail et pas seulement dans le nettoyage. Fin juillet 2012 encore, durant un mouvement de grève au Center Parcs du Domaine du lac d’Aillette dans l’Aisne à Laon, on pouvait lire dans un tract distribué à l’entrée du domaine : « Depuis l’ouverture de ce Center Parcs, il y a cinq ans, de graves problèmes de salaires et de conditions de travail subsistent. » Étaient en grève non seulement les employés au nettoyage, mais aussi celles et ceux qui travaillent à la réception, à la maintenance, aux espaces verts, à la location des vélos ou à la surveillance des bassins. Ils se plaignaient de salaires trop bas (1096 euros nets par mois pour ceux qui travaillent à temps pleins), de manque de personnel, de surcharge de travail, de manque de moyen et d’injustice.

On ne peut souhaiter à personne de telles conditions de travail. Il est malhonnête de dire que l’on veut la construction du Center Parcs pour les 700 emplois alors qu’on connaît leurs conditions déplorables. L’association qui s’est créée en soutien au projet, n’est d’ailleurs pas portée par des chômeurs qui réclament ce genre d’emplois.

Dans un capitalisme en crise, les conditions de travail se détériorent. La concurrence impitoyable les tire irrémédiablement vers le bas. Cependant on ne peut réclamer et même revendiquer ce que la réalité brutale de l’économie marchande nous contraint de faire. Les intérêts des promoteurs ne peuvent être les nôtres. Nous avons probablement une alternative à cette continuelle adaptation au monde qui nous gouverne. La revitalisation économique, la compétitivité et le développement durable sont les termes d’un langage qui ne nous appartient pas ; un langage qu’on adapte aux besoins du capitalisme et de la société industrielle en crises.  On veut nous faire admettre que la construction d’un Center Parcs n’aurait aucune répercussion environnementale parce que la société Pierre & Vacances  travaille en plaçant les questions environnementales au centre de sa réflexion et qu’elle s’est engagée dans la mise en œuvre d’un Plan Environnement, d’une étude d’impact, etc. etc. Nous pouvons bien imaginer que l’impact de ce nouveau Center Parcs soit conforme aux normes en vigueur, néanmoins ce projet nécessite de puiser de l’eau en quantité dans les nappes existantes, de la chauffer pour une partie à 29 ° (dans une bulle chauffée également à 29° toute l’année) et d’en jeter une autre partie dans l’Isère par l’intermédiaire de 27 kilomètres de canalisation à l’aide de pompes et d’une station dépuration à construire. Il faudrait certainement revoir les infrastructures routières et peut-être ferroviaires, développer l’aéroport de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, etc. Lorsqu’on aurait détruit le bois des Avenières et sa zone humide, ils seraient détruits. Qu’on qualifie la construction du Center Parcs, dans ce bois, de durable, c’est un moyen de cacher ce qui pourrait se faire, de manière à ce que cela soit perçu comme acceptable et accepté. Le développement durable n’est pas moins du développement, c’est-à-dire le moyen de continuer à produire et commercialiser de nouvelles marchandises.

 

RC : Quelles sont les prochaines échéances ?

HM : Tous les recours juridiques ont été rejetés. Néanmoins, il reste le dossier sur l’eau et la compensation des 60 hectares d’une zone humide qui seraient détruits si Pierre & Vacances s’installait dans le bois des Avenières.

L’administration a une manière très surprenante de gérer les problèmes environnementaux. Elle reconnait le rôle primordial des zones humides qui permettent notamment la recharge des nappes phréatiques, la régulation des crues, l’épuration de l’eau et donc sa qualité. Et malgré leur importance pour la biodiversité et le climat, la loi sur l’eau ne prévoit pas de les protéger. En effet elle prévoit seulement de compenser leur destruction en en créant ou restaurant d’autres du double de leur surface. Cela laisse croire que cette compensation devrait doubler l’étendue des zones humides. Mais la réalité est bien différente : la seule compensation possible est la protection de zones humides existantes car on ne peut créer raisonnablement de la nature de manière artificielle. Somme toute, il s’agit paradoxalement d’une loi de protection de la nature qui néanmoins autorise la destruction de zones humides existantes !

La société Pierre & Vacances avait trouvé jusque là pour compenser ce qu’elle détruirait, seulement la moitié des 120 ha de zones humides qu’elle a le devoir de protéger dans le département si elle installait son Center Parcs dans les Chambarans. Néanmoins, nous restons vigilants, car les lois peuvent très bien s’adapter sous la pression d’une économie en crise et admettre la destruction de ce territoire pour continuer à faire tourner la machine…

André Vallini sénateur, président du Conseil général de l’Isère et homme de loi qui avait été pressenti comme ministre de la justice du gouvernement actuel, n’avait-il pas dit à la tribune durant le rassemblement des pro-Centers Parcs à Roybon l’été dernier : « si les choses s’étaient passées normalement, je dis bien normalement [il entendait par là sans les recours juridiques et la loi sur l’eau], ce soir nous inaugurerions Center Parcs » ? Il avait d’ailleurs ajouté : « les entreprises de bâtiment ont des problèmes en ce moment de carnets de commandes, nous faisons ce que nous pouvons au Conseil général, pour les travaux publics avec les routes, pour le bâtiment avec les collèges ». Pour Monsieur Vallini, la réalité économique doit pouvoir s’imposer au-dessus des lois et des considérations environnementales. Le maire de Roybon, Monsieur Bachasson, a souligné dans une interview qu’il a accordée à la télévision régionale le 5 avril 2013 que les formalités de la loi sur l’eau « vont être enclenchées dans les semaines qui viennent » et qu’elles permettront de commencer les travaux en 2014. Mais Monsieur Bachasson n’a pas été très bavard sur la manière de compenser les 60 ha de zone humide qui seraient détruits et il s’est singulièrement abstenu de parler du Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) qui aujourd’hui préconise aux financeurs publics de ne plus financer les projets portant atteinte directement ou indirectement à des zones humides… 

 

Pour l’imprimer : fichier pdf Entretien
.
.
.
.
.

Laisser un commentaire

 

BARAKA |
Les Moniteurs d'Ateliers e... |
Les professionnels du negoc... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | immobilierachat
| jechangetout
| SIVOS - Mondreville / Tilly