- Dialogues à propos de Notre Dame des Landes

Posté par admin le 1 novembre 2013

Il y a tout juste un an, le 16 octobre 2012, débutait l’opération « César » menée par les forces de l’ordre. Elle visait à expulser les personnes qui, pour s’opposer au projet de construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes et au monde qui l’a rendu possible, s’étaient installées sur le site. Elle visait aussi à détruire les cabanes qu’elles avaient construites et les maisons qu’elles avaient squattées depuis plusieurs années. Cette opération brutale, menée avec une rare violence, devait régler, par sa puissance et son effet de surprise, la situation rapidement. Dès les premières heures, les autorités annoncèrent fièrement mais bien imprudemment un retour à l’ordre. Ce qui paraissait alors comme étant la fin d’une occupation allait pourtant devenir le début d’un mouvement qui n’a cessé depuis et qui s’est étendu au-delà du territoire concerné. Affrontements, barricades, création de plusieurs sites Internet et d’une radio, création de comités de soutien dans l’ensemble du pays, nouvelles occupations et réoccupations, solidarités, constructions et reconstructions, appels à étendre ce mouvement et à s’opposer à d’autres projets, rencontres, débats, publication de tracts, d’articles, de brochures et de livres, sabotages, mises en culture et récoltes collectives, partages des terres et des récoltes, distributions des produits récoltés à prix libre, etc., un mouvement d’une telle importance était rarement allé aussi loin.

 

Pourtant rien ne peut paraître aussi fragile. L’État n’a, de toute évidence, pas abandonné le projet. Le statu quo actuel, les pseudo-commissions créées, la libération des lieux par les forces de l’ordre nous font craindre que l’on cherche à laisser pourrir la situation. Le silence, et certaines insinuations des grands médias sur ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes, accompagnent la nécessité pour les pouvoirs publics de rompre le mouvement et reprendre en main une situation qui leur échappe. Il n’est pas nécessaire ici de dénoncer les connivences et les intentions des médias dans cette affaire. Hervé Kempf, ancien journaliste du Monde a quitté la rédaction du journal car nous dit-il, la direction l’a « empêché de poursuivre dans ce journal enquêtes et reportages sur le dossier de Notre-Dame-des-Landes ». Il dénonce dans un article, la manière dont, soi-disant dans un souci d’objectivité, un journal fait le jeu des promoteurs du projet d’aéroport. Le lecteur pourra retrouver cet article, à l’adresse suivante :

  http://www.reporterre.net/spip.php?article4586

 

Il est nécessaire aujourd’hui de bien comprendre quelles sont les forces en présence dans ce conflit et d’avoir à l’esprit que les opposants au projet de construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne sont pas tous contre le monde qui l’a rendu possible, et que les promoteurs du projet et leurs soutiens ne manqueront pas d’utiliser cette réalité pour diviser le mouvement. Cependant il ne faut surtout pas abandonner ce qui a donné à cette lutte ses lettres de noblesse : sa subjectivité. C’est-à-dire ses perspectives visant à remettre en question  la manière de vivre, de produire et de partager, mais aussi la propriété, le travail et la marchandise.

 

Nous relayons ci-dessous les 3 volets des Dialogue  à propos de Notre-Dame-des-Landes que nous avons reçus et qui ont été publiés successivement durant l’année 2013.

 

 Quelques opposants à Center Parcs

 

 

 

Pour les imprimer :fichier pdf Dialogue-1 fichier pdf Deuxie-me Dialoguefichier pdf Dialogues NDDL 3

 


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Dialogue à propos de Notre-Dame-des-Landes

( le 6 février 2013)

 

 

De loin : Alors quoi de neuf à NDDL ?

De près : Ça continue…  En janvier, le Festizad – qui apporta le « festif » avec tous les risques du genre – nous a fait craindre le pire ; pour finir, dans la boue (et parfois dessous), ce fut un moment de vie et de contribution au mouvement. Le refrain était tentant : « De boue, les damnés de la terre… » !

De loin : Mon cher ami, je te trouve bien conciliant avec nos Zadistes qui ne trouvent rien de mieux qu’un festival de musique pour répondre à la déclaration de guerre « d’élus de l’Ouest de la France » publiée sur fonds publics dans la presse nationale en décembre, défendant leur projet d’aéroport qu’ils voient « érigé en symbole d’une lutte idéologique contre le progrès, le développement, et la croissance de nos territoires ». N’est-il pas paradoxal que ce soit leur ennemi qui rende public les vraies raisons des opposants ?

De près : Tactiquement, ce festival était au contraire bien vu : le quadrillage policier du bocage a été, c’est le moins qu’on puisse dire, contrarié. Et l’intelligence collective a esquivé les provocations. Cette situation provoquée avec des participants extérieurs aux cercles sympathisants habituels a pu avoir une vertu formatrice. Et pour prévenir toute tentative de coup de force à la mode des 23-24 novembre derniers, il n’était pas inutile de prendre les devants et de garder l’initiative. Ce moment inventif a concrétisé en outre le sentiment d’avoir défié collectivement et les éléments (la boue, la pluie…) et les barrages policiers. Il aura conforté les raisons des opposants, bien au-delà des procès d’intention des notables, qui voudraient circonscrire leur ennemi aux radicaux (forcément violents) et aux anti-croissance (forcément pour le retour à la bougie)… alors que la résistance est avant tout affaire de sensibilité, et ce qui se construit la prolonge, la preuve ! la beauté des barricades et de nombreuses maisons – le goût et la patience pour les élever. Autrement dit, les Zadistes œuvrent d’abord pour une autre vie qu’ils définissent en marchant.

De loin : Je ne mets pas en question l’exploration collective qui résulte de la confrontation des sensibilités diverses en présence : paysans, jeunes nomades s’enracinant, vieux radicaux…. Même s’il vaut mieux se tenir à la périphérie de ce qui émerge plutôt qu’au centre de ce qui s’effondre, la vie entre soi peut mener à la dilution du refus initial et non à son enrichissement. L’anarchie dans le bocage pour l’instant ce serait seulement toilettes sèches, dortoirs et cabanes dans les arbres ? Le pouvoir peut trouver moindre mal de parvenir à cloîtrer dans ce parc-à-thème libertaire cette contestation diffuse qui monte contre le développement-à-marche-forcée et qui les inquiète (une fois encore la déclaration des zélus), pour éviter qu’elle ne déborde.

De près : Tu n’as sans doute pas tort en pointant la tendance dans la ZAD à l’auto-satisfaction. Il y a pour cela des raisons légitimes : on respire ici, on discute, on se rencontre, on improvise, on s’entraide. Mais évidemment comme la chanson en énonce le risque : « on recule à force d’être stationnaire ». Pour l’instant, pas d’inquiétude de ce côté-là, car ça avance dans tous les sens, combinant escarmouches et constructions, asphyxiant toute velléité de récupération. Mais au loin que faites-vous ?

De loin : On se retient de brailler « ZAD partout ! », malgré toutes ces Zones à Défendre… terres agricoles menacées partout, mobilisations contre les gaz de schistes, l’éolien industriel, les lignes de TGV en projet. Ce qu’il y a d’emblématique à NDDL a permis que beaucoup d’affinités se révèlent dans les régions. Ce conflit a produit cet échec majeur de l’Etat de coaliser ses ennemis ; de même qu’à NDDL, où malgré toutes ses tentatives, il échoue à diviser les opposants. Mais, pour préserver ce succès, les opposants doivent-ils taire les désaccords entre eux, qui  ne manqueront pas de survenir si des questions de fond sont soulevées ? – ce que pourrait provoquer l’ignoble proposition de référendum local des zélus zélés d’EELV. Par exemple le chantage à l’emploi à tout prix que le pouvoir ne va pas manquer d’utiliser contre ce manque à exploiter que concrétiserait l’abandon du projet d’aéroport. Un clivage existe dans l’opposition entre ceux qui rêvent encore d’une économie assainie avec de « vrais emplois » et ceux qui ne voient dans le travail salarié qu’un artifice, qui abîme la vitalité, une pseudo-nécessité entretenue seulement pour brasser des capitaux.

De près : Je comprends que de loin ce côté informel de l’opposition, conjuguant les initiatives plutôt que les coordonnant, apparaisse insaisissable et risqué ; risqué, j’en conviens, en ceci que les opposants n’éprouvent pas le besoin stratégique de pousser toujours plus loin leur refus en prenant à revers le maintien de l’ordre ; c’est-à-dire d’étendre l’opposition à l’aéroport et son monde, par la diffusion dans la population, derrière les lignes de l’assiégeant, de toutes les raisons de haïr l’asservissement central, l’embrigadement dans le travail, qui s’est avéré de manière aveugle et cumulative si nuisible pour les relations humaines et pour l’état de la planète. Mais qui dit résistance insaisissable et multiforme convient aussi qu’elle en devient difficilement manipulable…Rien n’est écrit d’avance et là est ce qu’il y a d’excitant à NDDL.

De loin : La lumière qui filtre à travers cette brèche a captivé les lycéennes du Puy-en-Velay, et leur a fait rejoindre, par delà 650 kilomètres de chemins buissonniers, cette terre d’espoir et d’expérimentation.

 

 

 

 

 

A SUIVRE

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Deuxième dialogue à propos de Notre-Dame-des-Landes

(le 13 mars 2013)

 

De loin : À t’entendre, c’est comme s’il n’y avait plus que NDDL et la Zad qui comptent. Plus rien d’autre n’aurait d’importance… Ce n’est après tout qu’une opposition à un projet d’aéroport !

De près : Ah ! tu en es encore là ! Tu as sûrement noté que Nantes devient, en tant que ville du Premier ministre sous projecteurs médiatiques, l’épicentre où des contradictions sociales ne peuvent plus être refoulées. Comme si  les souffrances devaient s’y exposer en priorité : chômeur qui s’immole, père privé d’enfant… et l’épineuse Zad. Mais là rien de comparable, car on est passé de l’opposition résolue à l’aéroport à la réoccupation des terres, ce qui permet des ébauches de vie autre sans aucun rapport avec la figure obligée de la Victime, de ses plaintes et de ses demandes à l’État.

De loin : Certes, mais la réoccupation de la Zad n’est pas non plus un modèle à dupliquer pour sortir du bourbier historique où nous sommes ; même si, vu cet hiver, on y est devenu habile en procédés de toutes sortes pour faire « avec » un bourbier grandiose !

De près : Qui vient ici sans idée préconçue décèlera vite, sous la boue et les images toutes faites, qu’il se passe quelque chose : la recherche, qui peut paraître inouïe, d’une sortie de l’Économie et de ses paramètres délirants… où la vie sociale qui germe pourrait laisser libre cours au face-à-face entre individus, joies et difficultés y apparaissant pour elles-mêmes. En quelque sorte, commencer… enfin !

De loin : À t’entendre, « ça commencerait »… mais quoi ? J’ai lu 2 ou 3 textes illustratifs de ce que la réoccupation a suscité de réflexions, mais aucun ne se donne une quelconque perspective historique. Je reconnais la qualité de ce qui se construit, mais le mouvement risque de perdre consistance s’il ne sait pas créer son propre langage.

De près : C’est pourquoi il faut reprendre la situation en amont, pour constituer en marchant le langage que tu évoques. On part de très bas, pas tant ici, que dans la perte universelle de goût à définir les situations pour mieux les subvertir. La Zad, avec ce qui s’y exprime d’expérimentation joyeuse mais aussi de frictions, devient l’aune avec quoi mesurer, à l’inverse, la désolation des populations maintenues dans la dépendance. Entre la vitalité de ceux qui n’attendent plus rien du système et qui expérimentent des voies incertaines de sortie et la dépendance dépressive au Pôle emploi, entre la Beaujoire et la Châtaigneraie, comme on dit « il n’y a pas photo ». Longtemps après l’attaque étatique d’octobre, du fait de la force des réseaux de lutte, une expérience étrange s’est vécue, celle de ne pas avoir à se préoccuper de l’approvisionnement… C’est comme si le travail n’existait plus…

De loin : J’entends : « c’est comme si », rien de plus artificiel au fond !

De près : Je t’en prie, essaye de considérer le verre à moitié plein. C’est à la faveur d’une telle situation que s’initie une certaine vie en société qui rend l’air léger et les efforts faciles – que l’on ne peut réduire à la seule euphorie d’une lutte à son commencement. La ténacité pour construire des plateformes dans les arbres, pour charrier du bois d’œuvre loin des chemins, ou creuser à la pioche des tranchées dans les routes, démontre qu’on peut détester l’embrigadement dans le travail et néanmoins être dur à la tâche.

De loin : D’accord, mais dans un territoire somme toute réduit, avec relativement peu d’habitants. Et ce n’est pas surprenant : comment voudrait-on que des populations, qui vivent en permanence sous une avalanche de nouvelles toutes plus effarantes les unes que les autres, puissent acquérir la force et le goût de provoquer par elles-mêmes des situations inédites, ou d’y être attirées ?

 

De près : Cette sidération est répandue bien au-delà de la souffrance des lieux de travail. L’individu – si on peut encore lui donner ce nom – s’incrimine lui-même d’être en faute tout le temps, de ne pas être à la hauteur, de se sentir en retard vis-à-vis du déferlement technologique ; il lui est requis d’en faire toujours un peu plus ; on lui rappelle combien c’est son existence qui est finalement redevable au monde tel qu’il est… Cette saturation inhibe toute divergence de l’imaginaire puisque l’individu dépressif a fait le deuil de ses capacités d’improvisation et d’invention. C’est pour cela que, si réduite qu’elle apparaisse, l’expérience pétillante menée à la Zad a un caractère universel.

De loin : Foutaise ! pour qui ? Ce contre exemple de la Zad ne semble malheureusement parlant qu’à ceux qui ont déjà rompu avec l’hypnose du tempo d’enfer de la Machine-monde. À ce compte, l’État ne craint pas la contagion à la majorité de la population. Mais peut-il rester dans l’attentisme et laisser entendre à une foule de minorités qu’il leur est loisible de multiplier les zads ? Il est vrai, sa marge de manœuvre est étroite : s’il attaque trop tôt, la mobilisation nationale pourrait se réveiller rapidement – en témoigne ce roulement continu de délégations des régions qui se succèdent chaque semaine pour prendre en charge la vie sur la Châtaigneraie ; et s’il attaque trop tard, ce sera lui qui passera pour le « casseur » des réalisations créées sur place : constructions, mise en culture, solidarité sociale. À la charnière des deux, le tout début d’avril est une période à risque : fin de la trêve hivernale, fin de la commission de pseudo-dialogue… et les paysans auront besoin de leurs tracteurs. L’État prendrait ainsi les devants et mettrait le paquet pour empêcher une occupation concrète et à plus long terme des terres reprises sur la Zad à la multinationale VINCI.

De près : Pour l’instant, l’État en est réduit à faire la publicité d’une lettre de riverains contre l’aéroport pourvu qu’ils soient encore davantage contre les « anarcho-autonomes ». Dans Ouest France, ou bien le ton se durcit contre les jeunes occupants de la Zad, ou c’est le silence, ce qui peut pousser des initiatives vers « l’événementiel » pour réapparaître dans l’actualité. Sur le terrain, le dispositif policier – ou « militaire », selon l’expression d’un gradé – excelle à rendre la vie quotidienne et le moindre déplacement insupportables aux résidents de façon à susciter chez quelques-uns le désir d’un soulagement à tout prix.

De loin : À voir si cet attentisme étatique ne constituerait pas une subtile rouerie laissant la « mouvance » activiste se concentrer là pour mieux lui casser les reins. Rappelle-toi la reprise en main dans l’Italie des années 80, qui terrassa le gauchisme armé, et, dans la foulée, toute une génération rebelle. En France, le ministre de l’Intérieur a le même ami-conseiller, obsédé en la matière, que ses prédécesseurs du bord politicien opposé. On peut leur faire confiance pour démontrer que l’État montre son vrai visage sitôt qu’un conflit dure.

De près : Face au pire dont tu parles, les barricades si impressionnantes soient-elles seraient une barrière bien fragile. Sur un autre plan, les réticences de la Commission européenne sur l’Ayraulport ou les scrupules tout récents du président de la commission du pseudo-dialogue doivent rappeler que les arguties juridiques n’avalisent jamais que des rapports de force. C’est pourquoi l’attention doit bien davantage se tourner vers la prochaine extension de la ré-occupation à partir du 13 avril. Le débat quant à la remise en culture des terres expropriées pour VINCI est passionnant, très concret, fondé sur des projets collectifs : imagine que ce commencement de communisation des terres soit pris au sérieux, s’étende, apparaisse comme une solution praticable aux maux qu’engendre cette société, par exemple celui de l’actuel forcing solitaire de l’exploitant agricole. Que se propage un souffle commun de soustraire les terres à la voracité bétonneuse : n’est-ce pas là une occasion en or – connais-tu le vers de Baudelaire : « J’ai pétri de la boue… » – d’expérimenter une agriculture débarrassée des diktats de la rentabilité et hors des modèles, tous plus ou moins discutables, y compris le bio avec sa pathologie du label et son acceptation de la traçabilité ?

De loin : Quel écho formidable à la tentative au XVIIème siècle des Diggers (« bêcheurs »), anglais qui remirent en culture des terres communes confisquées par des châtelains. Ils n’étaient qu’une poignée pour commencer, construisirent aussi des maisons de bois, devinrent des centaines, proclamèrent le communisme avant d’être défaits par les milices privées des gros propriétaires. Mémoire de paysan vaut science de capitaine. Nos amis occupants devraient aussi cultiver la mémoire historique. On leur brandit le miroir du Larzac. Déjà le Val de Suse a plus de parenté ; mais d’autres luttes, échecs ou semi-réussites, pourraient donner quelques indications : l’opposition à l’extension de l’aéroport de Frankfurt (Kein startbahnwest ! 1982), et celle au projet de barrage sur la Loire à Serre de  la Fare en 1989, par exemple.

De près : Eh, au loin !… au lieu de réviser vos classiques, vous feriez bien de penser au présent, d’ameuter tous les copains et au-delà pour cette remise en culture des terres ;  même si à l’évidence on ne peut pas semer à 30000, et encore moins danser sur les champs ( !), l’occasion sera bonne d’échanger semences, savoir-faire – toujours remettre au goût du jour… et du surlendemain ( !) la traction animale -, plants, publications. Et continuer à discuter des perspectives… Une vraie fête de printemps !

De loin : La volonté de réappropriation collective de la terre pour produire la nourriture se dégagerait-elle enfin comme stratégie discutée et décidée ensemble ? ou bien en restera-t-on – ce qui n’a d’ailleurs pas si mal réussi jusque là -, à des formes d’action qui se complètent sans avoir besoin de se coordonner ?

De près : Cette coordination se constitue, ne serait-ce que pour la mise en commun des outils et l’identification des parcelles à cultiver. C’était l’objet des discussions du 9 mars. Tu vois que l’absence initiale de schéma n’était pas un obstacle mais une chance…

De loin :…tant que ne s’étaient pas incrustés, comme autant de sphères étanches, des groupes seulement tenus par des causes érigées (et du même coup dégradées) en systèmes, en idéologies (gauchisme classique et borné, antispécisme, antisexisme…).

De près : C’est assez inévitable et légitime de voir débarquer diverses formes de contestation radicale en un lieu si ouvert. Mais le problème, c’est que quelques-unes sont fermées à ce qui s’expérimente ici. Pire, leurs grilles de lecture et procédés discriminants désintègrent la bienveillance et, en lieu et place de s’inspirer de la diversité des pratiques, elles les plombent : ce n’est certainement pas par la suspicion et le flicage des paroles qu’on ouvre des possibilités communes.

De loin : Ce qui est excessif devient dérisoire : ainsi la façon avec laquelle les professionnelles de l’anti-sexisme ont discrédité la belle journée de réoccupation du 17 novembre, et les suivantes, en n’y voyant que sexisme et homophobie. Ce qui n’est pas rassurant, les idéologues d’une cause honorable en étant ses plus zélés destructeurs : le stalinisme avec le communisme, les antispécistes avec la critique nécessaire de la domination féroce de la société sur les animaux – mais le bocage est justement le vestige d’un âge de l’élevage sans la cruauté industrielle -, les antisexistes avec le décryptage des ressorts de la servitude volontaire. Heureusement, toutes les vues schématiques ont une fin : Personne n’imaginait que l’on vivrait ce dépassement de la classique division violence/non-violence : et pourtant !

De près : Pour peu que tout le monde vienne à NDDL avec le désir de découvrir et non avec la prétention d’en détenir la clé providentielle, ce bouillonnement entre sensibilités diverses mènera à une belle composition de forces. Le mouvement devient assez fort et imaginatif pour ne pas être parasité par les procédés de celles et ceux qui se cramponnent à leurs marottes. Des tendances ou groupes différents ont incarné successivement sa force motrice : après l’opposition radicale des Habitants qui résistent, puis des zadistes de la première heure qui soutinrent le choc de l’attaque étatique d’octobre 2012, c’est au tour du Collectif d’Organisations Professionnelles Agricoles INdignées par le projet d’aéroport (COPAIN 44) d’entraîner la dynamique par leur réactivité et leur connaissance précise des rapports de force sur le terrain. Après avoir défendu la Châtaigneraie, ce qu’ils organisent autour de la ferme de Bellevue, réoccupée et sauvée de justesse, est remarquable de finesse stratégique. Ils œuvrent maintenant pour l’offensive du 13 avril « Sème ta zad » : « … les paysans du COPAIN 44 veulent réaffirmer que tout en gardant en objectif prioritaire l’abandon du projet d’aéroport, les occupations, comme à Bellevue, et les opérations de mise en culture des terres libérées, sont autant d’occasions de revendiquer une autre conception du développement de notre société ». Le silence médiatique à leur endroit est éloquent : on ne parvient pas à leur coller une image, puisque c’est surtout le lien qu’ils ont créé entre eux qui leur donne cette vitalité paysanne.

De loin : Et si l’aéroport ne se fait pas ? C’est après la victoire qu’a lieu le combat ?

De près : Quelle occupation des terres voulons-nous et pour quoi faire, en évitant les pièges symétriques du zadisme ou de l’économie citoyenne ? Certains occupants en viennent à répudier l’étiquette de « zadiste », cette couverture facile, ce label au nom de quoi « on » se croirait n’avoir plus de compte à rendre à personne… Ne dit-on pas que certain.es ont un rapport de consommation aux situations conflictuelles… ? Tout ce qui enfle doit être dégonflé !

De loin : Toujours s’insinue le mécanisme pervers de la délégation : quelques zadistes se prendraient-ils pour des éco-warriors, qui occuperaient pour les autres, empêtrés, eux, dans leurs emplois du temps privés ? Se faire reconnaître ce mérite, être admiré sans réserve, fantassin de la résistance à qui on est redevable de « tenir le front », c’est tentant…

De près : En fait, très peu d’occupants « se la jouent ». À ce mélange de caractère joyeux et insouciant et de gravité, on voit l’importance de ce qui est en cours dans le bocage.

De loin : Il est vrai que le « zadiste » c’est un peu le cauchemar de la Gestion, sur quoi elle essaie de superposer le qualificatif « d’anarcho-autonome » : une génération qui n’attend plus rien, pratique le génie de la récup’ et de la débrouille, se faufile dans les réseaux d’affinités, tantôt nomade, tantôt sédentarisé. D’un certain côté, c’est l’émergence d’un sujet politique qui hait la politique séparée ; même si ce sont seulement quelques milliers d’individus qui viennent à tour de rôle à NDDL, une certaine frange de la population correspond à ce profil. Le comble avec le zadiste, c’est la marge projetée au centre de la guerre sociale, et qui ne migre pas aux premières salves de grenades lacrymogènes. C’est le nomade qui s’attache parce que rien de plus urgent ne le retient ailleurs.

De près : C’est son rapport au devenir historique de la société qui lui donne sa force, et cette société aurait bien tort de la traiter comme une négligeable particularité rebelle alors que c’est ce qu’elle contient de plus vrai à communiquer au reste du monde : sans surestimer la force puisée dans l’autonomie à la marge, c’est quand même mieux que de rester dans une dépendance dépressive aux élus, aux médias, à la courbe de la croissance… et ça prépare certainement davantage aux secousses successives de l’effondrement social qui commence !

 

À SUIVRE

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Troisième dialogue à Notre-Dame-des-Landes

 

- I -

Une matinée à la ferme de Bellevue, occupée depuis janvier 2013, après la traite.

Deux inconnus s’approchent…

 

De trop près : Et merde ! Encore des militants-touristes qui viennent regarder la traite des vaches… Hé les gars c’est pas une vitrine ! Il y a des gens qui vivent ici : ce n’est pas un zoo alternatif !

De près : On ne vient pas en spectateurs mais pour discuter de nos pratiques et donner un coup de main s’il y a besoin… Et boire un verre après la traite bien sûr ; et pas que du lait !

De loin : Parler de ce qui se vit ici depuis différents angles, de loin, de près, d’un peu trop près.

De trop près : Tiens donc, c’étaient vous les duettistes derrière ces pseudonymes. J’ai eu vent de vos Dialogues sur ce qui se passe dans ce bocage et je voudrais vous inviter à une autre perspective. Le nez dans le guidon, les grolles dans la boue, ballotté par l’intensité de ce qui se vit ici, happé par le tumulte du mouvement, débordé avec délices par la situation…

De loin : D’accord, mais ce n’est pas forcément la meilleure position pour comprendre ce qui se passe !

De trop près : Peut-être, mais pour « prendre du recul », il faut d’abord avoir été là. La présence continue dans ce bocage au rythme des saisons, des rumeurs venues du bourg, des espoirs et des désillusions, permet d’éprouver le mouvement dans son quotidien, dans ses amitiés, dans sa chair. Vit-on le mouvement de manière aussi intense lorsqu’on habite ce bocage en lutte seulement de manière discontinue ? Cela permet-il de « prendre du recul » ou cela conduit-il au contraire à idéaliser une situation que l’on ne vit que par bribes ? Et vous, vous vous impliquez comment ?

De près : D’abord, venir contribuer à la vie de la ZAD – cultiver, combattre, participer aux discussions – est pour moi une joie véritable au sens de Simone WEIL. Être enfin aux prises avec quelque chose de réel, non étayé par une quelconque institution, quasi sans filet. Un réel de terre et de chair, de confrontations et de questions qui sont celles de ce monde, qui trouvent là un terrain et des êtres pour les soulever, les incarner, dégager des solutions, éphémères, parce que sources de nouvelles questions. C’est une expérience collective telle que je n’en avais jamais vécu, qui nourrit déjà d’autres luttes par ses réalisations, ses problèmes complexes et pas toujours résolus, qu’il est d’autant plus nécessaire d’exposer et de discuter.

De loin : Quand on ressent partout la chape de plomb de l’impuissance admise, les échos qui me viennent de la ZAD semblent provenir d’une autre planète : les frictions dans l’occupation sont comme un concentré de tout ce qui ne se discute pas dans la société. Venir à Notre-Dame-des-Landes de temps à autre et prendre en compte toutes les remises en cause qui y fleurissent rendent encore plus étranger à cette “démocratie” glacée et administrée.

De trop près : Quand on habite le mouvement et que le mouvement nous habite, l’immersion dans ce qui se cherche ne laisse pas de répit. Mais souvent j’ai comme le sentiment de prendre la lorgnette par le petit bout.

De loin : Comme observer une constellation au microscope…

De trop près : C’est un peu ça ! Mais comment échapper à la fois à l’enthousiasme frénétique et acritique de l’activiste et au pessimisme voire au cynisme qui nous guette lorsque les difficultés du quotidien (débrouilles et embrouilles, divisions, bagarres, violences intestines…) tendent à masquer le “devenir révolutionnaire” qui se cherche dans ce bocage ?

De loin : C’est sûr que pour moi, le recul c’est plus facile. Trop facile peut-être ! Mais, je ne suis pas complètement en suspens dans l’attente de nouvelles de la ZAD par l’Internet. Dans l’expérience de cette lutte on aura pu goûter le fait qu’un site ça se contrôle et que le discours numérique est un enjeu de pouvoir : par exemple avec certaines censures politiquement correctes ; ou encore avec la manipulation et le détournement de l’intérêt suscité par Notre-Dame-des-Landes sur un site parallèle, celui du « collectif de lutte contre l’aéroport », jouant sur la confusion, se cantonnant dans le radicalisme abstrait et la surenchère maximaliste, détournant une partie des dons. Bref, du dedans (censure) ou du dehors (site parallèle), l’Internet n’est pas plus garant d’un contrôle collectif qu’une AG chapeautée par des gauchistes. L’horizontalité “pure” à la mode de l’Internet ça n’existe pas. C’est pourquoi rien de mieux que de recevoir de temps à autre des photocopies de textes ou de comptes rendus d’AG ; parallèlement décoder en permanence ce qui vient des médias, comme la lourde insistance pendant « les » festivals du 3-4 août sur la division du mouvement. Être au loin c’est faire l’expérience permanente de la confiance à distance ; les copains de la ZAD seront-ils vigilants sur les pièges qui les guettent : un « tous ensemble » benêt ou des querelles sans fin ?

De près : Sur place, la vigilance ne manque pas parce que les moments et les espaces pour les débats, les assemblées et les discussions sur le tas surabondent pour confronter les points de vue et les problèmes à chaque fois qu’ils se posent, de front, sans intermédiaire…

De trop près : Mais la distance (ou le peu de distance) vis-à-vis des événements détermine nécessairement la perception de la lutte : du riverain blasé obsédé par certains comportements avec lesquels le mouvement peine à composer, à l’activiste nomade qui vient plaquer ses fantasmes révolutionnaires sur la réalité locale, sans “prendre le temps” de regarder ce qui se passe, ce qui est là, et de comprendre la complexité de ce qui se joue dans ce bocage.

De près : C’est vrai que chaque assemblée du mardi est une scène où se rejouent sans cesse ces différences de perception. Il est rare que ces grands débats collectifs permettent le dépassement des contradictions du mouvement. D’autant plus que la légitimité des décisions collectives en AG n’est pas avalisée par ceux qui ne se reconnaissent pas dans son formalisme. N’a-t-on pas entendu : « Mais de notre côté, les groupes sont assez indépendants ; on ne fait pas d’AG, on discute et on décide suivant les occasions. » ? Qu’en est-il dans les comités locaux créés un peu partout en France depuis l’automne dernier ?

De loin : Pour ce que j’en ai vécu, un comité local de soutien à Notre-Dame-des-Landes … fait du soutien ! Donc, on ne s’aventure pas dans des discussions trop poussées : tout de même, le meilleur moment dans ce registre aura été en avril le clivage entre ceux qui se motivaient pour Sème ta Zad et ceux qui iraient à la chaîne humaine. Distance ou non, on n’en sort pas !

De trop près : Personne n’y échappe… ! Clivages et désaccords existent aussi entre nous. Dans le deuxième Dialogue, en voulant chercher à tout prix la force motrice qui impulserait tour à tour le mouvement, vous offriez une vision linéaire de l’histoire de la lutte, qui aurait été portée successivement par “des habitants qui résistent ”, le “ mouvement d’occupation ” et aujourd’hui les “paysans de COPAIN 44”. Cette vision donne le sentiment que vous dissertiez sur le mouvement sans vous y jeter corps et âme, avec la hauteur de vue de l’intellectuel à la recherche d’une avant-garde, d’un sujet révolutionnaire.

De près : Pour se jeter corps et âme, ça va jeune homme, on a déjà donné ailleurs en d’autres temps, et c’est justement ces sortes d’expériences passées qui nous permettent, malgré les différences, de nous sentir au plus près et alertés à l’avance sur les chausse-trappes qui se forment devant les mouvements : le recours à l’événementiel, le radicalisme verbeux, la pression médiatique…

De loin : Il a beau dire… le voilà sombrant dans un horizontalisme où tous seraient participants à égalité : de fait, depuis novembre 2012, ce sont bien COPAIN 44 et les zadistes jardiniers et agriculteurs, qui ont lancé Sème ta Zad, qui sont à la charnière et le pivot stratégique de la réoccupation, même si est consciente la nécessité de ne pas se replier sur le seul aspect de la reprise en main des terres agricoles déjà expropriées : en témoignent les nombreux sabotages des pré-travaux du projet d’aéroport. Ce qui n’empêche pas, dans l’effervescence générale, primitivistes, antisexistes, voire la “zone-dans-la-zone” de mettre le doigt là où ça fait mal !

De trop près : Je suis en désaccord total avec ça ! La distinction que tu institues entre “zadistes jardiniers” et le reste du mouvement d’occupation ne tient pas. Pire, elle ressemble à s’y méprendre à celle entre “bons” et “méchants” occupants que nous servent à chaque réunion les militants de l’ACIPA et une frange modérée du mouvement d’occupation. Quant à la somme de catégories que tu emploies : “primitivistes”, “antisexistes”, “zone-dans-la-zone”… elles réduisent la complexité des trajectoires subjectives dans le mouvement en les figeant dans des cases idéologiques, en leur assignant les étiquettes jaunies du militantisme. Comme s’il n’existait pas de “primitiviste” qui cultive, “d’anti-sexiste saboteureuse”, de “zonard jardinier” non violent, et autres hybridations produites par la subversion des rôles qui travaille le mouvement. Je préfère “l’horizontalisme” au “verticalisme”, parce que le mouvement n’a pas une tête, c’est une hydre polycéphale, si tu en coupes une, il en repousse des milliers d’autres !

De loin : … V’là le relativisme qui se pointe : tous les points de vue se valent !

De près : Mais alors, comment toi tu décrirais les dynamiques à l’œuvre sur la ZAD ?

De trop près : Mais comme dans toute l’histoire des luttes : des dynamiques non linéaires (circulaires, cycliques…). La force de mobilisation agricole avec COPAIN 44 renoue avec l’héritage des luttes paysannes en Loire-Atlantique et les pratiques comme les discours de ces paysans-complices sont au fond très proches de ce que devaient être celles des comités de défense et des Paysans-Travailleurs dans les années 70.

De près : Comme présentation mécanique, tu ne fais pas dans la dentelle ! Et puis, le monde a changé depuis les années 70. Les mêmes mots portent aujourd’hui tout autre chose. Ni cyclique, ni pseudo cyclique : plutôt vieille taupe, ramenant à la surface de vieilles espérances renouvelées ici. 

De trop près : Attends, je n’ai pas fini ! Le mouvement, aujourd’hui comme hier, tire sa puissance de la capacité de forces antagonistes (parfois franchement hostiles) : le “mouvement d’occupation”, les “paysans”, les “citoyennistes” sont à la fois différents et inextricables, d’apparence inconciliables mais aux frontières poreuses. Il n’y a jamais une composante qui tire les autres. Le mouvement et ses fragments, c’est comme « des pierres jetées dans l’eau » qui produisent des ondes, des cercles qui se propagent, qui se frottent, se confrontent et d’où naissent des turbulences, des espaces et des moments dans lesquels se déploient un devenir commun, un devenir Commune ?

De près : L’image n’est pas mauvaise mais il manque quelque chose : les lanceurs de pierre, et aussi l’eau qui était là avant nous, qui apporte ses mystères et sa profondeur ; tout ce qui est porté par l’histoire, chargé de souvenirs, de morts, sur qui l’onde s’est refermée. Pour revenir à la ZAD, il s’y exerce des influences fortes, quelquefois décisives, qu’on ne peut pas toujours noyer dans le courant.

De trop près : Dans ce jeu fluide qu’est le mouvement, il y a ces sphères étanches que vous cherchiez à décrire dans votre précédent Dialogue. Nous sommes nombreux – moi compris évidemment – à être arrivés ici, il y a quelques mois ou années, bardés de certitudes… Pour se laisser traverser par le mouvement, et être bouleversés par la situation, il faut du temps, mais pas seulement. La période intense entre le début de l’opération César et maintenant a été riche en dépassement des identités et en subversion des rôles. “Habitants”, “paysans”, “squatteurs” sont des identités que le mouvement tend à faire voler en éclats ; mais dès qu’il esquisse un devenir qui ne se pétrifie plus dans des appartenances sociales et dessine une autre perspective, se déploient en lui et contre lui des entrepreneurs du morcellement, du retour à la normalité confortable des rôles. Ces derniers exploitent les contradictions qui traversent le mouvement pour substituer au combat contre l’ennemi principal, celui contre l’ennemi le plus proche.

De loin : Un ami m’a dit qu’ «une collection d’activistes ne forme pas en soi un mouvement…» Mais toutes les contestations qui débordent des cadres suscitent des incertitudes et des flottements. Ce qui importe c’est de trouver les moyens d’empêcher le corporatisme idéologique de paralyser le mouvement. Pour cela, il faut bien le connaître. Ce ne sont plus seulement les boutiques d’extrême gauche ou écologiste qui cherchent à phagocyter les mouvements. Maintenant, c’est pléthore ; ça part dans tous les sens, non ? N’as-tu pas des exemples précis en tête ?

De trop près : Évidemment, comme le porte-parole de l’ACIPA qui, après des mois d’affrontements avec l’État, condamnait en avril dernier des « dérapages » dont les auteurs seraient une « minorité de manipulateurs ». Alors que pendant des mois le mouvement citoyen a participé à ces pratiques d’autodéfense : ravitaillement, rassemblements sur la ZAD ou à Nantes, situations où les flics étaient aux prises avec une foule bigarrée d’où pouvaient surgir simultanément cocktails molotov et discussions sans fin, attaques à la fusée de détresse et rondes improvisées. Mais encore, une frange des occupants qui, au nom du combat légitime contre l’industrialisation de l’agriculture, agit en enfant de la métropole élevé dans un univers de béton, assénant de pitoyables leçons de morale aux paysans au nom d’un fantasme naïf de la nature et du retour à la vie sauvage. Mais aussi une partie de ceux qui se revendiquent du féminisme et de la lutte légitime contre le patriarcat, mais la réduisent à une opération de police langagière, et imposent la construction de dispositifs de censure au sein même de nos outils d’expression autonomes (radio pirate, site Internet…).

De loin : L’accusation est grave. Pouvez-vous préciser ?

De près : Par exemple la réécriture du tract « Opposants aux vieilleries du futur » ! Ce n’est pas à toi que j’apprendrais que toutes les oppositions un peu consistantes ont nourri, parmi leurs membres, des candidats à la domination. Ils sont en général très actifs, prompts à juger, parfois sincères, et toujours irréprochables à leurs propres yeux. Mais on les reconnaît à leurs pratiques cherchant à exercer une hégémonie sur telle ou telle activité du mouvement. Sur la ZAD, c’est le secteur de la communication qui cristallise leurs stratégies de contrôle des discours portés vers l’extérieur du mouvement, et notamment le site zad.nadir. Les méthodes utilisées sont classiques : censure et sélection, mais sous des formes plus subtiles. Leurs arguments : anti-sexisme, anti-fascisme, anti-racisme, etc.

De trop près : Des arguments imparables !

De près : C’est vrai, à condition de ne pas devenir des outils de pouvoir, facteurs de nouvelles discriminations. Ainsi le groupe non-mixte a écrit et publié sur le site un texte mensonger et infamant : “À propos du mépris de classe sur la ZAD.

De trop près : Ce texte témoigne encore et toujours de la même obsession de la catégorisation ! C’est une lecture binaire de la complexité des rapports sur la zone, simplifiés par une opposition manichéenne entre « arrachés » et « petits bourgeois ». Il assigne les paysans mais aussi les habitants avec qui on s’organise à la catégorie de « petits bourgeois », tout en portant atteinte à l’intimité de certains d’entre eux au prétexte d’une démonstration politique. Il idéalise comme sujet révolutionnaire la catégorie « arrachés » en lui attribuant le statut d’éternelle victime du « mépris de classe ».

De près : Comme si la violence était une oppression à sens unique et pas un rapport de force. Comme si lors d’agressions d’automobilistes sur la D281 sous prétexte qu’ils ont une voiture trop propre, il n’y avait pas aussi des clichés et des stéréotypes de classe à abattre. Comme si des individus qui entendent « éduquer les paysans » n’exerçaient pas aussi une violence contre ceux qui ont toujours été considérés comme des “ploucs” et des “ignorants” aussi bien par les citadins que par les techniciens de la chambre d’agriculture !  

De loin : Ce n’est ni le premier ni le dernier texte médiocre publié sur le site !

De trop près : L’unique mérite de ce texte fut de susciter un débat, et donc des réponses…

De près : Là n’est pas le problème, ce qui est grave c’est que le site du mouvement a refusé de publier les réponses à ce texte. Elles n’ont circulé que sous une forme locale, en supplément à Zad News, feuille hebdomadaire uniquement destinée aux habitants de la ZAD. Taire ces pratiques serait également infamant, car c’est ainsi que les bureaucraties anonymes se constituent et se renforcent.   

De loin : Par rapport à ce qui se joue dans cette confrontation qui dure avec l’État, n’est-ce pas mineur ? Comme absorbé par une puissance en mouvement ?

De trop près : Oui ! Du moins pour l’instant… L’insaisissable alchimie du mouvement n’est perceptible que sur les basses fréquences. C’est elle qui fait puissance. Les composantes, les pensées et les pratiques qui s’y confrontent produisent une force qui permet de vivre nos conflits internes sans perdre de vue celui qui nous oppose aux décideurs et à leur projet d’aménagement. En juin dernier, les forages furent un exemple de cette complémentarité de tout ce qui fait le mouvement. Information rendue publique grâce à l’ACIPA, fumier épandu sur les parcelles à forer, barricades pour empêcher le dernier forage, groupes offensifs prêts à les tenir, poignée de non-violents qui font le guet et papotent avec les flics au bout du chemin, et enfin sabotage systématique des piézomètres. Les travaux soudent l’opposition, de même que la répression, comme en témoignent les réactions à l’arrestation d’un camarade le 16 avril dernier. Tapage nocturne et feu de joie devant la gendarmerie de Châteaubriant, puis blocage du pont de Saint-Nazaire avec des tracteurs et une barricade lors de son procès le 21 mai. Tout cela ne peut exister sans la composition hétéroclite du mouvement.  

De près : Grosso modo, tu nous dis que ces forces antagonistes se complètent plus qu’elles ne se contrarient ? Le sabotage peut cohabiter avec de “l’événementiel”, comme couverture peut-être ?

De loin : Voilà qui me fait penser à ce que j’ai lu dans la Revue des livres qui a publié le témoignage d’un participant actif au soulèvement de la place Taksim à Istanbul au printemps dernier ; je l’ai avec moi, je vous le lis : « La nuit du 31 mai, des dizaines de milliers de personnes, aussi bien des employés de bureau que des étudiants, militants ou pas, hommes d’affaires ou habitants des bidonvilles, se relaient dans les rues, essaient de se procurer des masques à gaz, aident les plus touchés, mais ne quittent pas les rues. (…) Des centaines de sociologues et d’ethnographes s’essaieront sans doute à saisir ce moment de basculement où chacun croise le regard des autres et se dit : « Ils me protégeront, je reste. » »

 

- II -

Un vendredi après-midi au carrefour de la Saulce, devant les étals de nourriture

 

De loin : Je vois que la lutte n’hésite pas à user de symboles : vous avez choisi le carrefour de la Saulce, tenu cinq mois par des escadrons de gendarmes mobiles et évacué en avril, pour pratiquer tous les vendredis l’échange libre des produits de vos activités sur la ZAD.

De trop près : De l’occupation militaire à l’occupation des terres il n’y a qu’un pas. L’agriculture est aussi une arme de guerre et Sème ta Zad une riposte à l’opération César. Les enjeux autour des terres ont suscité parmi nous de très nombreux conflits. Une société qui essaie d’étouffer tous les conflits ne peut que les diaboliser. Au mouvement de démontrer en le pratiquant que le conflit est en fait source de vie, pour autant qu’on ait pu se dégager de la peste émotionnelle. À nous de prouver qu’il n’est pas par nature affaiblissant et qu’il peut nous renforcer. 

De près : Comme par exemple les tensions autour de la question agricole entre l’imaginaire de la friche et celui de l’exploitation des « terres nourricières ». Entre des agriculteurs professionnels et des occupants animés par un idéal de nature sauvage aux antipodes de l’expérience paysanne qui a façonné ce bocage. Ceux que l’on appelle parfois vulgairement les « primitivistes ».

De trop près : C’est quoi ça ? Cette catégorie semble vraiment vous tenir à cœur.

De près : Ce n’est pas une catégorie de personnes mais une expression de l’écologie profonde ou radicale pour laquelle l’aliénation de l’homme a commencé avec l’agriculture, donc la gestion des stocks alimentaires, donc le pouvoir…

De loin : Mais pour revenir à ces cageots de légumes que vous apportez aujourd’hui à ce moment d’échange, comment s’organise la distribution ? 

De trop près : Ici, il est difficile de distinguer la distribution des légumes des autres questions, la question agricole de celle de la lutte. Habiter, cultiver, se battre, sont les séquences parfois simultanées d’une même résistance, au point qu’en octobre 2012 les flics attaquant le jardin collectif du Sabot se sont pris une partie de la récolte dans la tronche avant de le détruire. On ne peut pas réduire ce qui se passe ici à la seule question agricole.

De près : Tu aurais pourtant tort de la négliger, elle a suscité des débats très vifs et féconds : par exemple, la levée nécessaire de certaines barricades de la route départementale D281 en mai pour permettre les travaux des champs. À cette occasion, certains en faisant opposition physiquement à la culture du maïs ont du même coup utilement alerté sur la toxicité des semences pré-traitées.

De loin : Si je comprends bien, l’État en se retirant partiellement a laissé la place à un niveau supérieur du mouvement où les diverses sensibilités sont amenées à faire face aux problèmes fondamentaux. Je ne doute pas que sur la ZAD on prenne à bras le corps des questions vieilles comme le monde, comme celle du face-à-face humain et celle de subvenir à ses besoins, de produire sa nourriture.

De près : Cette situation est pleine de subtilités et parfois d’ambivalences. Ainsi, si on expérimente c’est tout de même pour de vrai, même si l’avancée dans l’inconnu n’a pas rompu toutes les passerelles avec la routine de la dépendance : rapports marchands inévitables avec l’extérieur, recherche des brèches du système qui rendent possible la survie, comme les fraudes aux allocations, ou leur usage stratégique et collectif, comme s’approvisionner dans les bennes des supermarchés… 

De loin : Mais revenons à la distribution des produits de la ZAD. Comment se font les échanges ?  

De trop près : Pour la distribution, c’est ambigu. On est entre, d’une part, ce que Kropotkine appelait « la prise au tas », la libre consommation non quantifiée, qui pense l’échange selon l’adage communiste « de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins », et d’autre part le système marchand du prix libre « consomme selon tes besoins et paye selon tes moyens ». Ce mode d’échange s’approche plus d’une tarification sociale, ou d’un prix politique que d’une abolition des rapports marchands. À cela s’ajoute le fait que dans certains échanges à prix libre est parfois affiché un « prix indicatif », indexé sur les prix du marché… bio ! La question de la valeur, et de la remise en cause du travail salarié, le fait de ne pas mettre de prix sur le travail effectué pour récolter des légumes ou traire les vaches n’est alors pas traitée de front. Même si les personnes qui viennent aux étals peuvent se servir gratuitement.

De près : Plutôt que la gratuité artificielle, prépayée, de ce monde marchand, celle des journaux publicitaires ou des événements culturels, des cadeaux et bons de réduction pour les marchandises, ne faudrait-il pas chercher de nouvelles formes de don et de troc ?  

De loin : Remarque qu’il vient du Canada une pratique de jardin potager ouvert à qui veut se servir… C’est une folie que seulement 5% de la population active soit responsable de l’alimentation globale, d’où l’opacité des pratiques techniques (pesticides, etc.) qui garantissent à court terme une « productivité » insensée ; cette spécialisation est déjà combattue, contenue par la pratique populaire des jardins potagers. Cette lutte doit être poursuivie jusqu’à mettre en cause la division du travail qui a fait de l’acte de produire de la nourriture une profession.

De trop près : Ici aussi on a des parcelles importantes de patates ou de céréales, à usage collectif, et donc des moments de chantiers en commun. C’est une force considérable à moins que cela ne soit intégré sous forme d’une AMAP, d’une vitrine de l’agriculture capitaliste labellisée bio, d’une mode branchée pour consommateur écolo qui bouffe alternatif en surfant sur sa tablette numérique. Sortir du rapport de consommation, c’est aussi produire et sans que cela ne devienne un impératif comme l’injonction au salariat dans le monde d’aujourd’hui. Produire pour soi et pour les autres en prenant acte du fait que tout le monde ne peut pas, ou ne veut pas produire. C’est sûr que la terre est basse !     

De loin : Quand le but est lointain, le plaisir est déjà dans le chemin : le besoin de reconnaissance sociale recherchée par l’individu grâce au travail cède du terrain, d’abord faute d’emploi, et surtout grâce à la vitalité communicative qui pourrait s’immiscer partout et ne voudrait plus être tributaire de la sanction du travail. Par ailleurs, ce ne serait pas tant aux paresseux de prouver leur bonne foi sociale que bien davantage aux activistes du travail de démontrer que leurs productions et leurs méthodes ne sont pas nocives pour la collectivité. Comme par exemple les agriculteurs intensifs. D’ailleurs il m’avait semblé que la ZAD avait intégré dans sa défense du bocage, la pratique d’une agriculture attentive au sol, au moins sans pesticide !

De près : Tu plaisantes : la totalité des agriculteurs professionnels de la ZAD sont “conventionnels” – pratiquant les semences de maïs enrobés au traitement chimique voire les pesticides aériens – et, pour la plupart, opposants de toujours à l’aéroport.

De trop près : Les agriculteurs qui ont fait le choix de rester malgré les pressions ont franchi un pas considérable. Ils ont traversé la ligne de la légalité et métamorphosé ainsi le simple fait de « conduire leur exploitation », comme ils disent, en résistance en acte contre l’aménagement du territoire.

De près : Mais leurs terres ne sont pas directement concernées par le processus de communisation.

De loin : Pas concernées pour l’instant ou pas concernées du tout ?

De près : Si le projet est enterré, le risque est un renversement d’alliance qui serait fatal au mouvement, en créant un conflit de territoire entre paysans hors cadre et agriculteurs professionnels. L’un d’eux a évoqué dans une réunion entre l’ADECA, COPAIN et Sème ta Zad le “fantasme” (le spectre ?), en tout cas la crainte que le processus Sème ta Zad ne s’empare de toutes les terres. Mais ce qui n’est pas seulement un fantasme traverse toute la ZAD et au de-là, par nécessité quotidienne. Le fait rejoint ce qui n’est pas un désir pour tout le monde.

De trop près : Pour l’instant, l’urgence est à l’alliance contre le projet et aux cultures communes plutôt qu’aux bisbilles entre petits propriétaires (de parcelles, d’idées…). L’ADECA a même proposé une action d’occupation collective de 22 hectares menée en commun avec COPAIN et Sème ta Zad contre les bétonneurs mais aussi, ouvertement, contre les “cumulards” à l’affût de la moindre parcelle qui se libère. Ce qui a été fait le 5 octobre dernier, malgré une ordonnance du tribunal de St-Nazaire, délivrée au dernier moment, interdisant toute mise en culture de la ZAD. On y a semé du blé panifiable, du seigle, de l’épeautre et du mélange céréalier. On a aussi planté des haies bocagères (un premier pas vers le contre-remembrement).

De près : C’est excellent dans la lutte contre l’aéroport. Mais tu oublies de dire que l’ADECA avait posé une condition : qu’une partie des terres cultivées collectivement le soit en “conventionnel”, avec des pesticides – sans autre argument que celui d’une «revanche » sur ceux qui, depuis la ZAD, avaient piétiné à la Gaité un bout de parcelle de maïs enrobé. J’ai bien peur que Sème ta Zad, qui s’était constitué, entre autres priorités, « en rupture avec les logiques agro-industrielles », se discrédite en avalisant ainsi une pratique du monde de l’aéroport, qui avait besoin de cette caution pour se replacer au cœur de la ZAD. Le “collectif” couvre parfois des intérêts très particuliers. J’espère toutefois que ce recul tactique sur la chimie, adopté dans le but de rallier les forces disponibles, ne fera pas perdre en chemin le sens de ce que nous avons commencé.

De loin : Des terres cultivées de manière “conventionnelle” valent-elles vraiment la peine d’être communisées ? Forme et contenu de l’activité doivent être à l’unisson : ne devrait-on pas cultiver en commun que d’une manière respectueuse de la terre dont l’être humain est le prolongement ? Il est hors de question de communiser des centrales nucléaires, la seule issue est leur démantèlement pur et simple. N’en va-t-il pas de même pour tout le reste de la production marchande ?

De trop près : Peut-être mais la production de nourriture est une production nécessaire, parce que répondant à un besoin impérieux, et on ne changera pas les pratiques agricoles du coin par décret, ni par l’exercice d’un chantage moral ou d’une terreur sur nos voisins qui ont recours aux pesticides (destruction de cultures, graffiti de menace sur une ferme voisine, dégradations de clôtures etc.). 

De loin : Autrement dit ces agriculteurs saccagent le bocage, mais à leur façon ! Tu ne crois pas que c’est là un problème majeur que les dits “primitivistes” ont au moins le mérite de poser crûment. Ce qui revient à concentrer la question : pourquoi est-on contre l’aéroport ? Qu’est-on prêt à concéder pour rester “ensemble” et encore “efficaces”. Est-ce un compromis que d’accepter des pesticides sur la ZAD, ou une concession qui prépare le terrain aux défaites à venir ? Après tout, le monde de l’aéroport peut très bien gagner sans aéroport !

De trop près : Convertir un agriculteur au bio ne constitue pas, je pense, une victoire politique en soi, n’en déplaise à certains paysans complices, car en définitive il reste intégré dans le système marchand. Cela me réjouit d’entendre des agriculteurs du coin envisager leur conversion vers le bio, mais je n’ai pas l’impression que cela change véritablement la donne. Ce qui nous renforce dans cette lutte et porte des coups au monde de l’aéroport, c’est de s’organiser, y compris avec des agriculteurs intensifs, pour défendre le territoire contre la métropole. Comme dirait l’autre, ce qui nous renforce c’est l’élaboration collective d’une stratégie et pas la conformité à des principes moraux…

De loin : « Les villes flamboyantes se repaissent de l’arrière-pays sans défense.»  Défendre quel territoire et dans quel état ?

De trop près :Défendre coûte que coûte une parcelle de ce monde ravagé pour s’efforcer d’y vivre ensemble.

De près : C’est d’autant plus nécessaire qu’il y a toujours un État à l’affût, avide de profiter de nos faiblesses et de nos contradictions, pour réaffirmer que sans lui, livrés sans frein à nos convoitises particulières, nous sombrerions dans un chaos plus ou moins soumis aux lois occultes du plus fort. Notre chance est que “l’État protecteur” a pris du plomb dans l’aile à Notre-Dame-des-Landes.

 

 

- III -

Sur la D281, route à chicanes, au coucher du soleil.

 

De loin : Cette route est semblable à nulle autre : palettes, pneus, pancartes, cabanes, poubelles, carcasse de voiture transformée en jardinière, épicerie pour mutualiser la récup’… En marchant ici, on sent que les champs, les forêts et les bosquets sont habités d’une vie qui déborde sur la départementale, et la métamorphose. Il y a comme une atmosphère irréelle qui évoque la poésie et la guerre, avec ses vestiges défensifs.

De près : C’est le clou du spectacle du tourisme militant ! Mais ces chicanes ne sont pas que les traces résiduelles de l’affrontement pour la défense du territoire. Elles sont un véritable sac de nœuds, un objet de conflits récurrents en assemblée.

De loin : Je vois qu’il faut prendre “chicanes” dans les deux sens !

De trop près : Ce que ces chicanes disent sur nous, c’est nos tentatives, incertaines mais nécessaires, pour nous ressaisir des voies de communication, des infrastructures de la métropole. Chercher, dans le conflit, les moyens d’une possible réappropriation des routes. Habiter un territoire c’est cultiver ses terres et entretenir ses haies. C’est aussi respecter le secret et l’inviolabilité de certains lieux magiques, pas simplement pour l’exubérance de leur faune et de leur flore, mais surtout pour la quiétude qui les maintient comme hors du monde. Habiter un territoire, c’est enfin façonner ses chemins, ses sentiers, et ses routes. Avoir prise sur ce qui le traverse, à l’heure où la vitesse de circulation des marchandises et des consommateurs-producteurs constitue le cœur de la métropole.

De loin : Le contrôle des flux est pouvoir sur l’espace. D’où le rôle stratégique des check-points pendant l’occupation militaire de la zone. Une technique de quadrillage à l’œuvre partout, de Gaza à la Gare du Nord à Paris.

De trop près : Le contrôle des routes a joué un rôle majeur dans le conflit, et les barricades, une arme politique de premier choix.

De près : Mais la donne a changé depuis l’opération César. Après l’échec de la blitzkrieg (guerre éclair) et celui de l’occupation militaire, acculés au constat de leur incapacité à tenir le territoire, les flics sont partis. Un bouleversement qui rend l’utilité défensive des chicanes plus que discutable.

De trop près : Bien sûr, mais les chicanes, tout comme les barricades, représentent bien plus qu’une simple tactique de défense face aux flics. Elles sont des édifices politiques plus que militaires. Les barricades d’octobre, c’était une manière de montrer une détermination à rester. Les chicanes, si elles suscitent de grandes tensions depuis la levée des checkpoints de gendarmes mobiles, c’est parce que beaucoup voient dans leur maintien un moyen de conjurer le retour à la normale, d’entretenir le régime d’intensité des mois précédents. De marquer l’espace pour que l’automobiliste ne puisse ignorer qu’ici il se passe quelque chose. Comme pour marquer un point de non-retour…

De loin : Au risque de sombrer dans une forme de fétichisme de la barricade ! C’est d’ailleurs quelque chose de central dans l’imaginaire, pour ne pas dire les fantasmes, que projette la ZAD à l’extérieur. À vous entendre, entretenir ces barricades comme des monuments, à contre-courant des stratégies policières, est source de conflit avec des agriculteurs et des voisins avec qui le mouvement partage le territoire. Le tribut à payer n’est-il pas lourd pour assouvir le plaisir désuet d’imagerie révolutionnaire ?

De trop près : C’est vrai qu’il y a un côté spectacle qui confine au folklore et qui est détestable. Comme si en matérialisant sur la route le cours suspendu des choses dans ce bocage, cela nous permettait de mieux oublier tout ce qui le traverse encore et qui nous lie encore, intimement, à la métropole. D’un autre coté, comment ne pas garder à l’esprit que la route, quelque part, c’est le pouvoir…

De loin : Impossible de perdre de vue cette réalité ! Il n’y a qu’à voir les automobilistes, que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre, qui se piègent eux-mêmes dans les bouchons, au rythme d’une vie automatisée qui orchestre notre dépossession.

De près : D’accord, mais de près, les choses sont plus complexes, et cette appréciation légitime sert aussi de justification à des comportements imbéciles qui nourrissent les insistantes rumeurs venues des bourgs et sont amplifiées délibérément par la presse (rackets, agressions envers les automobilistes…). 

De trop près : Entre les barricades à enlever pour permettre l’accès aux champs, les expériences hasardeuses de dos d’ânes, ou de signalisation maison, édictant de nouvelles limites de vitesse,  l’espace routier de la ZAD a été complètement remanié en quelques mois… La vie sans service public de voiries et sans police s’est révélée aussi conflictuelle que passionnante.

De loin : L’État avait bien fini par comprendre que sa présence focalisait et unifiait contre lui toutes ces forces qui composent le mouvement d’opposition au projet d’aéroport. Il ne lui a pas été facile d’admettre que moins il en ferait, plus il aurait de chances que s’expriment les divisions et les frictions. Faute d’avoir fait plier le mouvement par l’extérieur, il ne lui restait plus qu’à espérer le pourrissement interne. C’est bien son avant-dernière carte, la dernière étant l’écrasement militaire à la Thiers comme s’en impatientait, le 15 mars 2013, le président socialiste de la Région Pays-de-la-Loire, pour qui ce ne devrait être « pas plus compliqué qu’au Mali ». Mais, comme il est difficile pour l’État d’envoyer l’armée pour régler un conflit interne sans sombrer dans une guerre civile, il est également difficile de ne rien faire du tout, au risque d’apparaître impuissant….

De trop près : Voilà pourquoi la moindre de ses initiatives recolle les morceaux contre lui ! La fermeture par l’État, le 20 juin, de la route D281 a provoqué une réplique immédiate d’une grande détermination, suréquipée, pour en libérer l’accès.

De près : Mais il ne faut pas oublier qu’une frange du mouvement voulait défendre ce que l’État lui avait “offert”, et a vécu les enrochements comme une victoire, une forme d’abolition de la route qui collait bien à un imaginaire de la ZAD comme zone retranchée. Si les alliances dans l’opposition sont à géométrie variable, il se dessine cette fois une curieuse conjonction entre la stratégie du pourrissement de l’État et un certain maximalisme radical.

De loin : Situation improbable ! Le préfet ordonne des barricades que le mouvement doit enlever pour rouvrir la route à la circulation… On marche sur la tête !

De près : Pas tant que ça, au fond ; à défaut d’éliminer le « kyste » par une opération militaire, l’État veut l’endiguer politiquement, sur le plan de l’espace. Cette option n’est pas sans écho dans la dite “opinion publique ”, comme on a pu l’entendre lors de la réunion du 24 août dernier à La Paquelais, durant laquelle ACIPA et habitants du bourg réclamaient à corps et à cris que l’on « délimite » la ZAD.  

De trop près : Encore César ! Décidément, le colonialisme métropolitain renoue dans sa rhétorique avec les origines de l’Empire. Les rochers sur la D281 évoquent le limès. Cette frontière symbolique et poreuse, qui, pour établir la pax romana, délimitait l’espace entre le territoire pacifié sous contrôle de la civilisation et les terres barbares, peuplées de guerre et de liberté. Mais, comme on sait, le limès allait bientôt céder sous le flot des hordes nomades, précipitant la fin de l’Empire.  

De loin : Comme vous y allez ! Pour vous c’est plié ? L’État a abandonné et tortille du cul pour savoir comment ne pas perdre la face ?

De trop près : L’État n’a pas abandonné, c’est une retraite, pas une défaite. Il laisse du champ, il donne du mou à la laisse qui continue de nous enserrer. La répression, après le feu de l’opération César avec ses très nombreux blessés, ses 181 arrestations, ses 75 garde-à-vue, ses 45 procès, et 3 peines de prison ferme, se déploie différemment. Le pouvoir peaufine ses stratégies et continue de porter des coups au mouvement. Moins frontaux, moins visibles, mais pas moins douloureux. Criminalisation de la récup’ pour priver le mouvement d’occupation d’une de ses ressources matérielles, interdictions de territoire pour bannir et isoler les personnes condamnées. Pendant ce temps, la DCRI lit attentivement tous les textes publiés sur la ZAD et poursuit son travail d’infiltration, et j’imagine, les investigations sur les actions liées au mouvement (exploitation des images d’affrontements, enquêtes éventuelles sur des actes de dégradation et de sabotages, fichage, etc.). L’État joue avec l’illusion de son absence, il projette son ombre pour mieux préparer son retour.

De près : Malgré cette poursuite de l’activité policière sous d’autres formes, on ne peut pas nier que depuis la fin de l’occupation militaire, les flics donnent le sentiment d’avoir lâché le territoire. Et c’est ce qui permet une expérience captivante, puisque cela conduit à ce qu’ici s’élaborent, péniblement mais intensément, les prémices d’une possible vie sans police. Il ne faut pas attendre que le désir de rétablissement de l’ordre, suscité par le manque d’État, vienne à bout du mouvement. C’est pourquoi parvenir à poser les jalons d’une vie en commun sur un territoire ingouvernable demande à réfléchir à autre chose que la simple défense face aux gendarmes. Il s’agit de se garder de nous-mêmes, de la misère de l’être métropolitain qui continue de nous ronger.

De loin : Est-ce que tu insinuerais que le souhait d’un retour à la normale après… permettrait de renverser les alliances pour défaire le « kyste » ?

De près : C’est le but d’une telle stratégie et c’est ce qui rend d’autant plus urgent l’apprentissage de formes d’autodéfense.

De trop près : Vivre libre c’est vivre en guerre ! L’insécurité est le revers de la liberté…

De loin : … oh là ! c’est quoi ce virilisme guerrier ? Moi je dirais : vouloir vivre libre c’est prendre le risque de la guerre. Et puis l’insécurité c’est d’abord la guerre de tous contre tous, contre quoi les communautés/milices des “braves gens honnêtes et victimes” ne sont pas vraiment rassurantes.

De trop près :  …Ici, pour moi insécurité et guerre signifient : un moins grand confort matériel, une vie plus soumise au rythme des saisons et aux caprices de la nature, un monde où l’on se confronte à nouveau au risque physique de l’affrontement contre l’État mais pas seulement… Aussi contre des personnes avec qui l’on ne parvient pas à établir des rapports de forces qui puissent être ritualisés dans des discussions, ou résolus par des formes de réparations symboliques, des antagonismes profonds qui appellent un affrontement physique. Par exemple avec tous ceux, flics ou pas, qui portent atteinte à l’intégrité physique ou morale des nôtres, de ceux avec qui nous partageons tout. Cela pose la difficile question de ce qu’il advient de la violence quand plus aucune institution n’en a le monopole, quand est rompu le pacte infernal qui nous lie à l’État, dans lequel nous sacrifions notre liberté en échange d’une promesse de sûreté. 

De loin : Ce qui me frappe c’est qu’ici ces questions se posent en pratique, pas en théorie. Elles se posent dans le tâtonnement, dans l’exploration des limites de la réappropriation collective de la violence. Sur la ligne de crête entre le risque de devenir milice ou proto État et celui de ne rien faire et de prêter le flanc à la stratégie du pourrissement. Refuser de se défendre, c’est faire le jeu de l’État, mais se défendre, c’est affronter la question de la violence et prendre le risque de reconstruire un monopole de la violence légitime, et ainsi de devenir État. La décomposition sociale est la meilleure alliée de l’État puisqu’en semblant s’évader de ses codes, elle le valide en le suscitant comme dernier recours. 

De trop près : En bref, si l’absence de l’État n’aboutit pas à plus de communauté, alors sa stratégie de pourrissement sera payante. Contre l’État, seule peut tenir une communauté capable à la fois d’assumer la guerre contre lui et de se renforcer des guerres qui la traversent. Une communauté forte au point d’être capable de récolter du blé à la main, de composer avec la folie, de construire une vie en commun en dehors des régulations policières et de la pacification ambiante. C’est la seule manière de conjurer le rétablissement de l’ordre par l’État, de contrer sa stratégie du pourrissement.

De près : Mais que peut-il faire d’autre face à une zone qui lui échappe d’une manière nouvelle ? Car ici, il ne s’agit pas d’une “banlieue difficile”, il ne suffit pas d’appuyer sur le bouton “voile islamique” pour isoler les gens. Et le levier “terrorisme” n’a pas (encore ?) marché. Il y a d’autres registres qui sont à exploiter pour intégrer la zone et écraser la lutte, à l’image de ceux de la “nature”, de “l’emploi”, de “l’insécurité”.

De trop près : L’option “nature” par exemple, suppose la fin du projet d’aéroport par l’alliance de l’État avec les naturalistes pour une intégration du genre “Natura 2000” ou “zone protégée”. Mais cette option est d’avance rejetée par les paysans qui ont en horreur ce type de contrôle et elle s’oppose aux usages ancestraux du bocage.

De loin : Des Cévennes à l’île de la Réunion, la classification en parc naturel s’inscrit dans la destruction de la paysannerie et dans l’interdiction des usages communs des terres, forêts, montagnes qui font le pays et ses habitants. C’est un flicage écolo du territoire ! Mais l’argumentaire environnementaliste est nécessaire pour le pouvoir à l’heure ou celui de l’emploi et de la croissance s’affaiblit, en ces temps de simulacre de crise.

De près : D’où le rôle de figuration politique des Verts qui prennent des positions de pouvoir parce que leur discours entre en résonance avec celui des élites économiques qui cherchent à restructurer le capitalisme autour de la stratégie du développement durable.

De trop près : Ne croyez-vous pas que c’est l’agriculture biologique qui réalise le plus finement la synthèse entre l’argumentaire de l’emploi et celui de la préservation de la nature ? La perspective de la “Zone Agricole Durable”, défendue par l’ADECA, l’ACIPA et COPAIN44 peut se structurer en “contre-proposition”. À grands coups de “contre-expertises”, elle peut devenir LE projet alternatif d’aménagement du territoire conduisant à un retour à la normale, fatal au mouvement. C’est le danger le plus réel d’intégration, puisqu’il surgit de l’intérieur même du mouvement. 

De loin : Certainement, et c’est pourquoi il faut continuer de soustraire des terres à l’agriculture professionnelle. C’est de cela dont dépend l’issue du mouvement d’occupation. Mais fort heureusement, nous n’avons pas le monopole du conflit ! De même qu’il y a des frictions dans l’opposition à l’aéroport, il faut faire l’hypothèse de luttes au sein du pouvoir, et se méfier de tout fatalisme, de tout fantasme de la toute puissance de l’État. N’oublions pas qu’au verso de la stratégie du pourrissement qu’il met en œuvre, il y a une vraie tergiversation. Elle est issue de l’affrontement entre, d’une part, les adeptes d’une relance par l’exploitation économique des marchés créés par la crise écologique (dépollution, recyclage, produits bios), et d’autre part, les monomaniaques de la relance par les grands travaux qui font des aéroports et des lotissements comme on érigeait des statuts monumentales sur l’île de Pâques !

De près : Tu as raison… Les lobbys locaux (élus en tête) alliés au BTP sont plus férocement pour la poursuite du projet que les élites parisiennes. L’élément décisif tient dans le succès ou non de la propagande pour l’emploi : des lobbys locaux vers les centres décisionnels parisiens, aussi bien que vers la population locale (chantage à l’emploi). Il serait bon d’affirmer qu’une des causes de la crise, c’est notre propre résistance aux projets économiques qui anéantiraient – et qui anéantissent – les bases vivantes possibles d’un autre devenir, cette résistance obturant les échappatoires que le capital se cherche, comme par exemple la survie du tout pétrole avec les gaz de schistes.

De trop près : Mais pour mettre fin au mouvement et reprendre le contrôle de la zone, même si le prétexte économique a du plomb dans l’aile, il reste encore à l’État son prétexte favori : celui qui façonne ses discours et constitue la justification même de son existence, celui de l’insécurité ! 

De près : C’est un processus classique que les pouvoirs locaux et les journaux font ressurgir régulièrement : il faut virer les « indésirables » et nettoyer la zone pour « rassurer les riverains ». On a la même thématique à l’œuvre contre les campements de Roms.

De loin : Tu ne crois pas si bien dire ! Ce qui s’est passé récemment à Décines en est l’illustration parfaite. En deux mots : il y avait un mouvement d’occupation contre la construction du nouveau stade de Lyon sur des terres agricoles. Au même moment un peu plus loin, à Vaulx-en-Velin, un campement Rom est expulsé. Les occupants de Décines décident alors d’accueillir des familles roms. Cela provoque un mouvement de riverains qui affiche partout contre ces « hippies offrant gîte et couverts aux Roms, chez nous, dans notre commune », selon leurs propres mots. Ils réclament une expulsion rapide aux autorités. La préfecture saute sur l’occasion et s’exécute. La ZAD de Décines (presque deux ans d’occupation) est expulsée en quelques heures, quasiment sans soutien local.

De trop près : On n’est pas à l’abri de telles stratégies ici. Construire une zone de non droit, c’est établir un refuge pour les marges. Et tant mieux ! L’essentiel est de trouver la force pour que cette situation renforce les solidarités locales et n’aboutisse pas à ce que cherche l’État : nous isoler pour légitimer une future intervention. Depuis le début du mouvement sur la ZAD, il y en a toujours eu pour réclamer le retour à l’ordre et l’expulsion des squatteurs. C’est d’ailleurs probablement les mêmes que ceux qui ont fait irruption à 80, pendant un conseil municipal à Vigneux-de-Bretagne en juillet dernier.

De loin : Comment ça ?

De près : Ils protestaient contre la construction d’une aire d’accueil pour Roms au bourg de La Paquelais. Mais le maire de Vigneux a demandé l’annulation du projet. Il a une excuse toute trouvée : « Nous sommes déjà assujettis à beaucoup de stress et de pression avec le projet d’aéroport. Il n’est pas nécessaire d’en rajouter. »

De trop près : Quel connard ! Les discours qu’on entend, depuis cet élu socialiste jusqu’au sein même du mouvement d’occupation, sur les poubelles et les bagnoles cramées, masquent mal le désir latent d’un retour à l’ordre. Et ce n’est pas le maintien de quelques chicanes qui l’empêchera. C’est notre capacité à intensifier le conflit et à multiplier les lignes de front et les refuges.

De près : Peut-être, mais s’accrocher à ces restes de barricades, et laisser croître des comportements tels qu’aller courageusement voler son voisin, saboter l’exploitation d’un agriculteur conventionnel investi dans la lutte, ou prendre les chicanes pour un péage, c’est foncer tête baissée vers l’isolement. C’est se retrouver seuls contre tous, pris sans complice dans une multiplicité de conflits asymétriques que l’on est par conséquent condamné à perdre.

De loin : Or ce que l’on discute depuis tout à l’heure, c’est bien de la manière dont l’hétérogénéité des composantes a rendu possible le mouvement. C’est de la manière dont se conjuguent un jet de cocktail molotov, un recours juridique ou la confection d’un gâteau.

De trop près : Il est certain qu’il ne faut pas se couper des habitants avec qui on partage ce territoire, ni de tous ceux avec qui on mène cette lutte. Il faut qu’on approfondisse ces liens, sans pour autant se perdre en abandonnant, en euphémisant ou en masquant nos positions radicales. Quelque part, la ZAD a été avant l’opération César et peut redevenir demain un ghetto militant. Une sorte de camping pour gens ravis de se retrouver entre personnes globalement d’accord les unes avec les autres et qui éprouvent une jubilation malsaine à se disputer en milieu clos, à cultiver le narcissisme de la petite différence. Un endroit où, venu pour lutter contre ce monde, tu peux très vite te retrouver avec l’illusion de construire un cocon en-dehors de ce monde, comme s’il y avait un en-dehors de la métropole, un en-dehors des rapports de domination.

De loin : Cela peut d’ailleurs être une forme, très subtile, d’intégration du mouvement et de contrôle du territoire. Circonscrire la radicalité en la mettant sous cloche. Concentrer ici tous ceux qui refusent ce monde ou que ce monde refuse. Leur attribuer une parcelle de territoire délimitée, les reléguer dans une périphérie pour préserver la sécurité et l’inviolabilité du centre. La ZAD pourrait très bien devenir une sorte de Christiania, d’où l’on repart avec ses marchandises souvenirs, après avoir contemplé une exception sous contrôle. Il y a bien des quartiers chics, des lotissements et des zones industrielles, pourquoi pas une enclave anarchisante, avec ses propres régulations, type charte de bon voisinage et centres de désintox autogérés ?

De près : C’est peu probable à cause de la tradition jacobine de l’État français, qu’incarne Valls, avec ses postures tour à tour grotesques et brutales : le gendarme dans Guignol !

De trop près : Peut-être est-ce l’hypothèse d’intégration du mouvement la plus alambiquée, mais comme tous ses devenirs possibles, elle s’appuie sur une tendance qui existe déjà maintenant. Il n’y a plus de squat politique au coeur de la métropole nantaise, et la joie de la guérilla bocagère, si elle peut donner de la force pour s’affronter partout ailleurs, peut aussi produire une peur panique d’agir sans la protection magique des haies, des bosquets et des champs.

De loin : Si l’autodéfense territoriale est ce qui a donné sa consistance au mouvement, il ne faudrait pas que son cours soit uniquement suspendu aux plans de l’État. À l’heure où celui-ci ne cesse de différer la mise en œuvre du projet, le moment est à l’offensive.

De trop près : Nous aurons tout de même à défendre le territoire de nouveau, et très bientôt. Sûrement pas dans l’immédiat face à une opération César bis, qui ne ferait que nous renforcer, mais face aux incursions ponctuelles et probables des gendarmes mobiles pour protéger de nouvelles étapes des travaux.

De loin : Quels types de travaux ?

De près : Des fouilles archéologiques et transferts d’espèces, nécessaires pour réaliser le projet d’aéroport. Des élargissements de route en vue de la construction d’un barreau routier auquel l’État n’est pas prêt de renoncer. 

De trop près : Il faut s’y préparer comme il est absolument vrai qu’il ne faut pas s’enfermer dans une posture défensive, dans l’attente d’un improbable assaut, surtout au moment où l’ennemi est affaibli. La ZAD peut devenir une base d’appui dans la guérilla diffuse contre l’État. Un lieu depuis lequel se projeter au cœur de la métropole, avant de se fondre de nouveau dans le bocage, sur un terrain connu, parmi une population complice. Imaginons que les techniques qui s’y éprouvent se diffusent ailleurs, et que fleurissent d’autres maquis. Que la nourriture que nous y produisons appuie d’autres luttes, grèves sauvages, occupations… Pour préparer les moments à venir d’une conflictualité moins localisée, d’un mouvement social plus vaste, dans lesquels nous pourrions intervenir depuis l’assise d’un territoire, d’une force matérielle, réactivant pour autre chose les complicités nouées dans ce mouvement de lutte contre l’aéroport….

De loin : On peut rêver… avec une population qui sort de son somnambulisme plutôt pour manifester des ressentiments et assez peu pour pratiquer la révolte ! On touche ici les promesses et limites de l’auto-organisation : sachant que le capitalisme et la médiation étatique opèrent un retrait vers les pôles de forte intensité, leur englobement universel va de pair avec le relatif abandon de zones où les populations sont livrées à elles-mêmes (économie informelle, voire mafias). Malgré tout, les initiatives de la base de la société sont le seul et vrai terrain où peuvent s’expérimenter de nouveaux rapports sociaux en lutte pour se dégager de la domination de l’Argent et de l’État ; mais elles peuvent être aussi le moyen pour le système social à l’agonie de faire prendre en charge ses propres aberrations par ceux qui les subissent. La différence entre les deux tient à la circulation et à l’extension, ou non, d’une pensée libre qui sache étendre la sécession. Or, le repli sur soi peut être le mal pernicieux qui guette la ZAD. Inscrire ce territoire soustrait à l’autorité de l’État dans un archipel de zones en lutte est indispensable, car à si petite échelle l’échec est inévitable !

De près : Peut-être, mais qu’est-ce qu’un échec ? Rien n’effacera ce qui se sera passé, ce qui aura été rendu possible dans ce monde, contre ce monde et pour un monde à venir (pour paraphraser Nietzsche). Rien n’empêchera que nous aurons été marqués à vif et que nous porterons ailleurs la charge du réel accumulée ici.

Le 16 octobre 2013

 

Glossaire

ACIPA : Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport

ADECA : Association Des Exploitants Concernés par l’Aéroport

AGO : Aéroport Grand Ouest

BTP : (Industrie du) Bâtiment et Travaux Publics

COPAIN : Collectif d’Organisations Professionnelles Agricoles INdignées par le projet d’aéroport

DCRI : Direction Centrale des Renseignements Intérieurs

ZAD : Zone d’Aménagement Différé devenue “Zone À Défendre”

 

 

À POURSUIVRE

 

Précédents Dialogues : Premier, 6 février 2013; deuxième : 13 mars 2013

Correspondance : « Les Dialogues », c/o café Livresse, 9, rue de l’Hôtel-de-Ville, 44000 NANTES

 

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